Ma grand-mère et les mutants
Par Doomu Rewmi le dimanche 23 mars 2008, 23:19 - Chroniques d'une société dérèglée - Lien permanent
Ma grand-mère a plus de cent ans maintenant. Bon pied bon oeil comme on dit. Elle vit dans notre village du Saloum un peu loin de Dakar, mais je lui parle souvent. Oui dans ce village, où ni l'électricité, ni l'eau courante n'ont encore cours, le réseau mobile apporte déjà tous les échos de la modernité. Je la vois d'ici se lever de sa démarche fragile, se saisir d'un pot en fer blanc et aller se servir à boire de l'eau fraîche dans la jarre en terre cuite qui a toujours occupé le même coin sombre et frais de sa case. Puis elle revient s'asseoir et reprendre sa conversation avec moi à Dakar ou avec ses arrières petites filles à Paris, peut être avec mon frère dans le Midi, ma soeur en Allemagne ou l'autre qui vit en Asie. Pourtant, Quand elle était jeune fille, ma grand-mère, on n'avait jamais entendu parler de ces pays. On n'avait même jamais vu au village ces étranges hommes blancs dont on entendait parler depuis peu. Il y avait encore des royaumes qui guerroyaient et de dangereux chevaliers qui enlevaient des jeunes filles comme elle pour les emmener on ne sait où. Mais vingt ans plus tard, elle prenait déjà la voiture pour la première fois et une décennie après elle se rendait en ville pour visiter ma mère. Elle y retournera souvent, l'aventure devenue banale. Les jeunes du village osaient déjà écouter en cachette de leurs parents la voix diabolique de la radio. Deux décennies encore et son petit-fils, un de mes cousins, prenait l'avion pour aller vivre et étudier en Europe. Un autre suivra, puis d'autres. Jusqu’à ce qu'elle se retrouve accrochée à un téléphone portable pour répondre aux questions candides et mais terriblement incisives de son arrière petite fille parisienne.
Je dis toujours qu'en fait ma grand-mère vit dans une société des mutants. La mienne. La nôtre.
Non je ne vis pas dans le monde des X-Men. Je regarde juste autour de moi, mes neveux qui poussent ailleurs comme ici, les enfants de certains amis, nés en France ou aux USA et qui vivent désormais à Dakar, d'autres qui ont fait le trajet inverse ou celui plus proche qui amène de mon village du Saloum à la bouillonnante Dakar, je vois les enfants de la Médina chausser des rollers et essayer de filer sur nos rues ensablées, je vois d'autres déjà obèses flotter dans la piscine municipale en parlant de leur console de jeux. Je vois tout cela, et je vois ma grand-mère et je me demande comment elle n'est pas prise de vertige.
Non, ceci n'est pas un énième discours sur les temps qui changent, et qui changent de plus en plus vite. Je laisserai les partisans de l'avènement du Technological Singularity gloser sur cette accélération.
Je parle simplement de mutations familiales et sociales tellement nombreuses et rapprochées qu'elles font vivre une personne comme ma grand mère dans autant de mondes différents et surtout laissent ses petits enfants dans un société d'un nouveauté rarement appréhendée dans ses conséquences. Et ce sont ces conséquences qui m'interpellent.
Revenons à ma petite famille. Ma grand-mère n'a pas du se poser beaucoup de questions, en élevant ma mère, sur ce qu'elle devait lui apprendre ou pas, les valeurs qu'elles devait lui inculquer, le rôle et la place qu'elle occuperait plus tard : elle n'avait qu'à reproduire ce que sa propre mère avait fait à quelques arrangements près. Ma mère elle à du se poser déjà des questions ardues. Par exemple, elle était la première du village à élever des enfants qui allaient a l'Ecole. Imaginez un peu tout ce que nous faisons sans réfléchir pour nos enfants qui vont a l'école : préparer la rentrée, surveiller les devoirs, rencontrer les professeurs, ... etc. Elle a du découvrir toute seule son rôle de parent d'élève sans aucune référence venue de ses propres parents. Sa fille, ma soeur, se retrouve aujourd'hui face a plus d'inédit encore dans son rôle de mère que n'a jamais connu notre mère. Elle vit en Europe, travaille comme son mari, et essaie par exemple de concilier le fait que ses filles vivent en majorité entre l'école et leur nounou venues des caraïbes avec sa volonté de leur faire connaître et discuter en peul avec leur grand-mère au Sénégal. Elle est confrontée souvent à ce que je perçois comme la conséquence la plus évidente de ces mutations : nous ne pouvons pas reprendre et adapter facilement des modèles existants pour construire nos foyers et nos vies.
Pour rester dans l'exemple de l'éducation des enfants, je me dis que des jeunes parents trouvent déjà dans des modèles familiaux hérités de multiples mécanismes pour prendre en charge de questions complexes d'éducation et peuvent en bénéficier sans y avoir vraiment réfléchi. C'est le bénéfice qui vient avec l'héritage culturel. Mais, si entre deux générations le contexte change au point de rendre caducs la plupart de ces mécanismes, alors ils doivent faire un travail beaucoup plus poussé pour soit aller extraire de ses modèles obsolètes l'essence de l'expérience éducative qu'ils contenaient ou redécouvrir eux même ce ques plusieurs générations avaient mis à apprendre.
Je plains et admire ma soeur aînée. Quand ma nièce décroche le téléphone l'autre jour à Paris pour me dire dans un peul limpide : "Kaw, Mi yownitmam". (Tonton, tu me manques) avant d'enchaîner pour me raconter les grands événements de sa vie en maternelle, je réalise que sa mère est une pionnière qui construit des références pour notre génération.
Go Sister ! Go !
Commentaires
Le boabab a déjà été enraciné depuis la village. C'est pourquoi ces fruits comme la syster will be always gone
Hey, mi yeewniinoma!
J'avoue que je suis également admiratif devant les familles émigrés qui réussissent à éduquer correctement leurs gamins malgré le fait qu'elles doivent quasiment tout réinventer.
Après, ta sister a sans doute cet avantage d'être elle même culturellement métis et de savoir comment fonctionne la société dans laquelle elle vit.
Il n'empêche que la question de Cheikh Hamidou Kane me parait toujours lancinante: "comment savoir si ce que nous gagnons vaut ce que nous serons obligés de perdre?" J'avoue que je n'ai toujours pas trouvé de réponse!
Magnifique témoignage. Tout ce qui est dit là est si vrai !
Toute proportion gardée, toutes les grands mères du monde d'aujourd'hui ne sont elles pas des mutantes ? - mais elles n'ont pas toutes un petit fils ou une petite fille aussi sensible pour mesurer le fossé qui sépare le monde actuel du monde de leur enfance.
Bravo à vous qui avez des yeux pour voir !
Et bravo à votre famille qui semble garder sa substance de famille "nourricière" de l'âme aussi.
Je ne sais pas de quel droit je distribue des bravos, je dis seulement mon admiration comme elle vient ...
Il est des comportements et attitudes à mettre absolument en lumière pour que d'autres s'en inspirent. Merci de le faire!
Hello Ndiaga. Merci pour ce commentaire. Cependant ici, c'est le blog de Doomu Rewni et nul autre. J'ai donc modifié ton poste mette le bon nom ou il faut. :-)
--
Bonjour <DoomuRewmi>,
Je découvre ton blog grâce à <un ami>, et te retrouve avec grand plaisir. Je suis Ndiaga <...>. Nos chemins se sont souvent croisés à Paris dans les années 90, alors que j'étais en Bretagne.
Cette expérience culturelle dont tu parles ne frappe pas seulement les enfants nés ou grandis en France, mais également nous qui sommes arrivés en France dès la sortie de l'adolescence et y totalisons désormais presque autant d'années de vie qu'au Sénégal.
Nous sommes des "double Je", à l'image des invités de Bernard Pivot dans son émission culturelle sur la deuxième chaîne publique française. Tant que nous vivons en France, nous sommes convaincus de notre altérité. Mais il faut revenir au Sénégal pour se rendre compte que cette dualité culturelle est discontinue, quoique différente.
On n'est pas autre en terre sénégalaise - quoique - mais on se découvre sénégalo-français. Il n'est point besoin de passeport pour cela. La diction, les nouvelles représentations sociales et culturelles, parfois radicalement différentes de cette société qui nous a élevés, y suffisent. La flatterie ou l'insulte, c'est selon, de nos compatriotes l'attestent "kii toubab la leggi". Mais comme disent les boy towns, il y a "les faiseurs de malin" et les trafiquants de personnalité qui en profitent (ceux qui ne comprennent plus la langue du terroir ou les qui font du shokhobi ostentatoire).
Il n'empêche, nous sommes bien "le cul entre deux chaises", pour paraphraser Ekoué, le rappeur franco-togolais, membre du groupe de rap intello LA RUMEUR. C'était parti pour être un coucou sympathique. Cela devient une contribution.
Bravo <DoomuRewmi>, pour ton, sympathique, blog dont la qualité d'écriture et de présentation lui vaudront de nombreuses visite Sénégalais entre deux mondes.