Je dis toujours qu'en fait ma grand-mère vit dans une société des mutants. La mienne. La nôtre.

Non je ne vis pas dans le monde des X-Men. Je regarde juste autour de moi, mes neveux qui poussent ailleurs comme ici, les enfants de certains amis, nés en France ou aux USA et qui vivent désormais à Dakar, d'autres qui ont fait le trajet inverse ou celui plus proche qui amène de mon village du Saloum à la bouillonnante Dakar, je vois les enfants de la Médina chausser des rollers et essayer de filer sur nos rues ensablées, je vois d'autres déjà obèses flotter dans la piscine municipale en parlant de leur console de jeux. Je vois tout cela, et je vois ma grand-mère et je me demande comment elle n'est pas prise de vertige.

Non, ceci n'est pas un énième discours sur les temps qui changent, et qui changent de plus en plus vite. Je laisserai les partisans de l'avènement du Technological Singularity gloser sur cette accélération.

Je parle simplement de mutations familiales et sociales tellement nombreuses et rapprochées qu'elles font vivre une personne comme ma grand mère dans autant de mondes différents et surtout laissent ses petits enfants dans un société d'un nouveauté rarement appréhendée dans ses conséquences. Et ce sont ces conséquences qui m'interpellent.

Revenons à ma petite famille. Ma grand-mère n'a pas du se poser beaucoup de questions, en élevant ma mère, sur ce qu'elle devait lui apprendre ou pas, les valeurs qu'elles devait lui inculquer, le rôle et la place qu'elle occuperait plus tard : elle n'avait qu'à reproduire ce que sa propre mère avait fait à quelques arrangements près. Ma mère elle à du se poser déjà des questions ardues. Par exemple, elle était la première du village à élever des enfants qui allaient a l'Ecole. Imaginez un peu tout ce que nous faisons sans réfléchir pour nos enfants qui vont a l'école : préparer la rentrée, surveiller les devoirs, rencontrer les professeurs, ... etc. Elle a du découvrir toute seule son rôle de parent d'élève sans aucune référence venue de ses propres parents. Sa fille, ma soeur, se retrouve aujourd'hui face a plus d'inédit encore dans son rôle de mère que n'a jamais connu notre mère. Elle vit en Europe, travaille comme son mari, et essaie par exemple de concilier le fait que ses filles vivent en majorité entre l'école et leur nounou venues des caraïbes avec sa volonté de leur faire connaître et discuter en peul avec leur grand-mère au Sénégal. Elle est confrontée souvent à ce que je perçois comme la conséquence la plus évidente de ces mutations : nous ne pouvons pas reprendre et adapter facilement des modèles existants pour construire nos foyers et nos vies.

Pour rester dans l'exemple de l'éducation des enfants, je me dis que des jeunes parents trouvent déjà dans des modèles familiaux hérités de multiples mécanismes pour prendre en charge de questions complexes d'éducation et peuvent en bénéficier sans y avoir vraiment réfléchi. C'est le bénéfice qui vient avec l'héritage culturel. Mais, si entre deux générations le contexte change au point de rendre caducs la plupart de ces mécanismes, alors ils doivent faire un travail beaucoup plus poussé pour soit aller extraire de ses modèles obsolètes l'essence de l'expérience éducative qu'ils contenaient ou redécouvrir eux même ce ques plusieurs générations avaient mis à apprendre.

Je plains et admire ma soeur aînée. Quand ma nièce décroche le téléphone l'autre jour à Paris pour me dire dans un peul limpide : "Kaw, Mi yownitmam". (Tonton, tu me manques) avant d'enchaîner pour me raconter les grands événements de sa vie en maternelle, je réalise que sa mère est une pionnière qui construit des références pour notre génération.

Go Sister ! Go !