Tabaski!

C'est ainsi qu'on appelle [1] l'Aid El Kabir au Sénégal. Et c'est ce mot qui évoque précisément la fête populaire de mon enfance.

Une fête annuelle qui a dû être pour nous enfants du Sahel ce que Noël était pour d'autres enfants ailleurs. Et comme Noël, c'est d'abord les préparatifs qui nous amusaient. Pour moi, c'est Maman qui donnait le premier signe de l'approche de la Tabaski lorsqu'elle nous engageait dans le grand nettoyage de la maison. Rideaux et meubles, murs et sols, tout devait être remis à neuf pour la fête. On s'y attelait avec l'excitation qu'un enfant a toujours pour l'inhabituel, la rupture de la routine familiale. Nous prenions avec enthousiasmes les balais, les têtes de loups, les brosses et les seaux. On grimpait avec une joyeuse agilité les échafaudages de fortune (tables superposées, un seau renversé, n'importe quoi nous servait d'escabeau) pour accéder aux hauteurs de la maison. Bref on s'amusait tous follement.

Puis arrivaient les premiers moutons qu'on voyait conduits par des marchands ambulants qu'un homme avait vite fait d'interpeller avant d'entrer dans le rituel de l'évaluation puis du marchandage. Nous arrêtions alors nos jeux pour le regarder faire.Il le tâtait, lui ouvrait la bouche pour évaluer son age par sa dentition, reculait de quelque pas pour apprécier son allure. "Foq Niaar la!" ("Il est à sa deuxième dentition") affirmait le vendeur avant de rajouter : "Guiss nga ni ben melo la" ("Et tu vois qu’Il a une robe d'une seule couleur"). Ainsi commençait le marchandage habituel. Si tout ceci aboutissait à une vente, c'est souvent un fils fier, un d'entre nous, qui venait prendre en charge le bélier pour le ramener à la maison.

Ah les moutons et les garçons! Une belle et terrible histoire que celle entre les jeunes garçons et le bélier paternel. Des garçons sous d'autres cieux comparent peut-être les bagnoles de leurs pères; nous, nous mesurions la grandeur de Papa à l'allure du bélier. Alors forcément on s'en occupait avec soin. On se levait assez tôt le matin pour doucher le bélier (qui était parfois récalcitrant ou qui s'échappait et cela donnait un joyeux bordel, il faut dire), le brosser pour faire luire sa robe impeccable. Puis on l'attachait devant la maison pour le laisser sécher et surtout le faire admirer. C'était une véritable exposition de moutons dans tout le quartier et nous allions de l'un à l'autre commentant en connaisseurs l'élégance des cornes chez l'un, la force dégagée par l'autre, la beauté du poil de celui-ci. Et chacun de se remettre à la toilette de son mouton. Certains allaient jusqu'à teindre le bout des pattes et de la queue au henné ou lui ciraient les cornes. On lui achetait la plus belle herbe, le meilleur fourrage. On s'assurait qu'il buvait. Bref on le bichonnait. Tant et si bien qu'il arrivait fréquemment qu'un gamin se retrouve si attaché au mouton qu'il pleurait à chaudes larmes lors de l'inévitable sacrifice et refusait de manger de la viande.

Oui parce que bientôt arrivait le jour de la Tabaski, les derniers préparatifs... Ah .. oui. J'oubliais tous les autres préparatifs, les courses pour acheter des beaux coupons de tissus, la séance chez le couturier qui les fera sur mesure, les boutiques encore vers minuit pour trouver la paire de babouches adéquates,... etc. Puis on se réveillait tôt le lendemain et on y était déjà.

Je me vois encore, dans le boubou aux larges pans bien gominés, le bonnet imitant celui de Papa, le tenant fièrement à la main pour aller à la Grande Mosquée. Première exhibition de mes beaux habits. Au retour, on égorgeait le mouton dans la cour de la maison. Désordre familial garanti : Papa qui demande pourquoi tout n'est pas prêt, Maman qui insiste pour qu'il se mette un pagne autour pour ne pas tacher de sang le tissu très cher qu'il porte, un petit qui pleure parce qu'il ne faut pas tuer le mouton, un autre qui n'a pas finit de creuser le trou où on déversera le sang et les boyaux, Papa qui ne trouve pas le couteau bien aiguisé, Maman qui veut encore acheter quelque condiment pour la grillade, ma sœur qui essaie d'allumer le feu, l'autre qui rate les frites, Papa qui s'énerve parce que tout le monde n'est pas là ... et tout le monde qui s'arrête soudain, une minute solennelle pendant que Papa égorge enfin le mouton que quelqu'un a réussi à entraver et à coucher par terre. Le filet de sang n'a pas faibli que l'activité s'emballe à nouveau.

Une heure après on mangeait déjà les premières grillades, puis après plusieurs plats successifs, les adultes s'étendront pour une sieste, la fête finie pour eux. L'après-midi appartiendra aux enfants. On remettra nos tenues et on sortira faire le tour des maisons du quartier pour demander nos étrennes. Le soir venu on comptera fièrement nos pièces qui serviront à une petite partie du lendemain entre enfants.

Bien sur, au prochain jour de classe, le maître nous demandera de raconter tout cela dans une rédaction. Je n'y suis jamais vraiment arrivé.

Notes

[1] Le mot vient probablement d'une langue berbère qui dénomme cette fête Tafaska. L'origine réelle serait liée à la paque juive (pesha). M'enfin c'est ce qu'ils disent sur le net ....