Ah que cela fait plaisir de les choquer ainsi dans leurs conforts.

Et j'y arrive d'autant mieux depuis que j'ai découvert le discours neo-marxiste qui me donne un cadre théorique pour souligner leur responsabilité et, partant, l'ampleur de leur démission.

Ma théorie de la bulle (comme dit mon ami P.) que je vais vous conter si vous le voulez bien ...

Les néo-marxistes vous le diront, les marxistes à la papa se plantaient. Il n'y a pas que deux classes sociales, les capitalistes d'un coté et les travailleurs de l'autre. Il y a une troisième classe pour les arbitrer. Une classe composée des organisateurs, des gestionnaires, publics ou privés, des cadres. Une classe d'intellectuels instruits qui se retrouvent souvent aux rênes des structures de la société (entreprise et état). Cette classe qui n'est pas forcément détentrice du capital mais qui n'est pas dans la masse laborieuse non plus. La France l'appelle pompeusement ses élites et se plaint tous les jours qu'elle se délite (ouf, il me fallait le placer ce jeu de mot!). Et comme le décrivent si bien les auteurs d'un récent article dans le diplo, les tendances historiques vers la gauche ou la droite de l'échiquier politique dépendent beaucoup finalement de l'alliance que choisit de faire cette classe. Prend-elle à cœur la cause populaire que nous voici en plein révolution socialiste de l'après 39-45. Se convertit-elle à celle des nantis que nous voila en pleine révolution ultra-libérale. L'article n'analyse hélas pas les mécanismes qui font pencher cette classe arbitre d'un coté ou de l'autre. Personnellement, je soupçonne l'Ecole d'y jouer un grand rôle.

La voila donc en Europe tellement coupée du peuple, qu'elle devient une élite complètement acquise à la droite et au marché et qu'on constate régulièrement la fracture entre les Politiques-Journalistes-Patrons-Intellectuels (choisissez le terme selon le contexte) et le peuple.

Au Sénégal ?

Comme je vous disais plus haut, ils vivent dans une bulle.

D'une part ils se sont coupés de la gestion de la chose publique. Trop peu pour eux que de frayer avec cette classe politicienne qu'ils écrasent de leur mépris académique, intellectuel et moral. Ils ne se voient pas discuter avec Farba ou Pape Samba. Ils déplorent tous l'informel, le manque de structure, l'absence de professionnalisme et parfois l'incompétence et l'ignorance crasse qu'affiche notre classe politique. Il ont acquis leur expérience dans un environnement autrement plus sain. Alors faire avec ces gens là ? Non ma soeur ils ne peuvent pas.

D'autre part, ils se sont coupés de la galère du peuple aussi, les malins. La banlieue dakaroise et la dense soupe démographique qui y fait bouillir toutes les misères et toutes les frustrations ? Les embouteillages les empêchent d'y aller. La galère du père de famille Sénégalais qui compte ses dettes à la fin du mois ? Leur compétence les met à l'abri. Le Service Public en déliquescence ? Prenons quelques exemples. L'électricité trop intermittente ? Ils auront un groupe électrogène. Le pouvoir d'achat qui s'effondre ? C'est sur, ils ont lu le cours du pétrole dans le journal. Mais leur employeur paye presque au tarif européen. Les banques leur prêtent aussi, plus facilement. L'Ecole en crise depuis vint ans ? Ils payent cher pour mettre leurs enfant dans d'excellente écoles privées. Le service public de santé inexistant ? Les cliniques privés compensent. Et la France offre d'excellent hôpitaux quand on peut y aller.

Oui voila mes amis dans leur bulle sociale.

Peut être ne sont il pas totalement indiffèrent au sort du pays. Ils en discutent dans leurs salons cossus. Ils ont matière à comparer, ils on vu le monde. Oh! Quelle désapprobation fataliste et résignée quand ils discutent de la vie publique de la nation. Ils sont tellement convaincus de l'universalité de leurs analyses qu'ils tombent de très haut quand le peuple n'exprime pas le même rejet qu'eux. "Salaud de peuple, tu n'auras que ce que tu mérites!" s'exprimaient-ils en chœur au lendemain des dernières élections. Ah oui, faut le dire, ils s'étaient tous emballés (quoiqu'avec la modération et le recul qui sied) pour quelque cause technocratique qui, inévitablement, a fait piètre score. Ils sont ainsi revenus à leur démission.

En attendant ils vivent bien dans leur bulle, protégés de remous d'une nation qui est dans la tempête. Ils semblent ignorer que quand le navire sombrera, leur bulle éclatera brutalement. Et si leur passeport étranger est un radeau, il ne sauvera que peu des choses et personnes qui leur sont chères.

Bien sur j'ai envie de les appeler à un engagement quelconque. Mais la question pratique que je me pose, qu'ils me posent : Que doivent ils faire ? Que dois-je faire ?

Plonger dans l'arène politique malgré le dégoût bien compréhensible qu'il inspire ? Ils diront les règles de ce théâtre politique, et souligneront le manque maturité du peuple (Ha!) qui ne saurait pas comprendre leur discours. Ils diront aussi l'inévitable corruption de ce milieu et leur réticence à se salir ou à se fourvoyer. (N'y a-t-il pas une forme d'égoïsme à préférer sauver leur virginité morale plutôt que d'intervenir pour améliorer globalement la moralité du pays ?).

Prendre un engagement public ailleurs ? Dans le milieu associatif par exemple ? Oui mais, quand ils savent que la racine du problème se situe au cœur du champ politique, comment peuvent ils se motiver pour des engagements qui ne traitent que le symptôme et pas la maladie ? Bien sur, comme je le disais ailleurs, ils ignorent la nécessité de s'investir sur le terrain, de faire de petite choses pour s'entraîner au grandes.

Ainsi de suite ...

Et pendant ce temps le pire se prépare.

Ils attendent.

Nous attendons.

Dans notre bulle.

Inconscients.

EDIT : J'ai découvert via le commentaire de mamadu ci-dessous l'article de Hady BA avec qui je converge étrangement sur les élites et leur responsabilité. Je le propose comem complément nécessaire de cet article.