Ma Mère, dois-je te rappeler que toi aussi tu as un fils ?

A l'heure où on nous apprend qu'un enfant prodige serait soudain apparu au grand jour pour mener les destinées du pays,

À l’heure où les pires de tes enfants, parfois même fils d'une autre sont venus se servir dans ton écrin des plus coûteux de tes bijoux qu'ils bradent, t'apportant ensuite des cadeaux en pacotille pour tromper ta patience qu'ils prennent pour de la naïveté,

À l’heure où, ô mère, les galopins qui te volent cruellement le lait qui doit nourrir mon petit frère, lui subtilisent chaque grelot que tu lui bricoles, pavanent devant toi leurs nouveaux jouets, prétendant même t'impressionner par ce qu'il savent en faire,

À cette heure, pauvre mère, où une autre mère assise sur ta tête, prend la nourriture de la bouche de tes petits pour engraisser le sien et oser ensuite leur demander de se soumettre à sa vigueur plus grande,

À cette grave mère, où je te sens prête à te rendre, victime toujours résignée de toutes les trahisons, je voudrais te rappeler, mère que toi aussi tu as un fils.

Tu l'as enfanté dans la douleur, mère. Etait-ce accroupie à même le sol de quelque arrière case de l'arrière pays ou sur la table délabrée d'un hôpital populaire réduit à ses murs lézardés et à son personnel démotivé juste encore assez éveillé pour t'écrire une ordonnance que tu ne comprendrais jamais et saurais difficilement payer ? Ce n'était certainement pas dans la maternité rutilante d'une clinique hors de prix ou dans celle encore plus rassurante d'une autre patrie mieux lotie dans la loterie de l'Histoire.

Oui, mère, toi aussi tu as un fils.

Tu l'as élevé dans mille terreurs, Mère, assailli de toutes parts par les hordes des maladies infantiles, peu défendu par des vaccins qui, tels des mercenaires demandaient leur prix. Tu as marché des kilomètres souvent avec lui sur ton dos pour aller chercher protection chez quelque sorcier en blouse blanche. Tu as appris par coeur les recettes de grand-mère qui savait reconnaître les fièvres scélérates et les racines amicales. Tu as tremblé, pleuré, supplié et prié un ciel muet et parfois avare de son eau. Tu as regardé succomber certains de ses frères et soeurs et attendu sept années pour oser croire que lui survivrait. Oui il a survécu. Son corps marqué par les cicatrices de cette guerre est-il moins beau, moins digne d'amour que celui lisse, clair et sans tache du fils d'une autre qui aura grandi dans la sécurité du château, protégé des milles maux, souvent exilé pour se regaillardir, toujours sous l'oeil rassuré mais exigeant d'une autre mère.

Oui mère, tu as vraiment un fils.

Tu l'as éduqué à l'école de la vie, celle du pas assez, du peu partagé entre plusieurs, celle des misères quotidiennes et des conjonctures difficiles, des coups durs qu'un hasard cruel semble destiner si souvent aux mêmes. Certes il a été aussi à l'autre Ecole, celles des classes bondées, des coudes serrés, des profs lésés, celle qu'on rêvait voir construire la république et qui s'est soudain déversée dans la rue publique en une horde jeune criant son rejet d'un joug devenu intenable et scandant le nouveau slogan de l'espoir placé en un seul homme. Cette école qui n'a jamais guéri de cette hémorragie, de cette saignée qui devait sauver tout le corps, cette école la, Mère, à plus tard recraché ton fils des couches populaires sur le rivage sans horizon des maîtrisards chômeurs. Non, Mère, ton fils n'aura pas eu le privilège des lycées cossus réservés aux fils d'ailleurs, il n'aura pas eu le car climatisé, les programmes importés et terminés, les inscriptions toutes prêtes et l'envol vers la métropole. Il lui aura fallu creuser son trou et, comme une fourmi, tenter de construire graine par graine son édifice fragile. Ou peut-être, vainqueur au mérite de la course à la bourse, il sera puni d'un exil à la dure, dans le froid et les galères.

Oui mère, toi aussi finalement tu as un fils, et lui aussi est de retour.

En son absence, le nouveau maître a pris possession du château porté par un frêle espoir sur une tempête de révolte contre les injustices sociales. Un nouveau maître triomphant aujourd'hui mais dont le défi avait d'abord été hésitant avant de s'affirmer porté par la horde vengeresse des frères, des sœurs et du père de ton fils. Ceux la même qui, le dernier souffle emporté par la bataille qui renversa l'ancien despote, mirent leurs espoirs aux pieds du nouveau maître avant de s'effondrer.

Tu as un fils, mère.

Et il était là quand tu t'es jetée pleine d'espoir dans l'étreinte du nouveau maître. Ah quelle douloureuse surprise mère quand cette étreinte se montra cruelle et sans respect pour tes organes. Ton fils était là qui pleurait de déception quand le nouveau maitre te violentait et te possédait de toutes les façons indignes. Ton fils était là, tremblant de rage quand il offrait ton corps sacré aux assauts sauvages de ses vulgaires hommes de main. Ton fils était là, hébété de douleur quand il se sont battus comme des chiens pour les derniers lambeaux de ta chair. Ton fils était là mère, quand la concubine du nouveau maître comptait tes bijoux pour offrir un cheval de course à son fils.

Oui mère, toi aussi tu as encore un fils.

Un fils écorché par la trahison amère du destin, mais qui rêve encore de te rétablir dans ta stature telle la reine que tu es toujours dans son cœur. Un fils prêt à se jeter dans les joutes saisonnières pour reconquérir ton honneur fut-ce face au fils de l'autre.

Que dis-je mère ? Tu n'as pas un fils mais des milliers et des milliers.

Je les vois debout, mes frères, mes sœurs, qui te regardent plein d'appréhension, refusant de croire que tu accepteras l'ultime trahison qui te verra héritée comme un vulgaire butin de guerre et tomber sans vie dans l'étreinte du fils après avoir subi le viol du père.

Mère, ô pauvre patrie, souviens toi que toi aussi tu as un fils.