Sankara (1) : "Je parle.. au nom de tous ceux qui ont mal quelque part"
Par Doomu Rewmi le mardi 18 septembre 2007, 10:41 - Afrique mon Afrique - Lien permanent
Le 15 Octobre prochain, on commemorera les 20 ans de la mort de Thomas Sankara. Vingt années qu'il est mort et que le mythe s'affirme, toujours plus vivace. Un mythe qui ne se construit pas autour d'une simple icône mais d'un véritable discours souvent pertinent, toujours inspirateur. Je ne vais pas le célébrer ponctuellement le 14 Octobre mais vous en parler petit à petit. Mais pour commencer, c'est lui que je laisse vous parler, via un de ses discours, prononcée devant l'AG de l'ONU, le 4 Octobre 1984. Je l'a trouvé sur Afrikara.com.
« Permettez, vous qui m’écoutez, que je le dise : je ne parle pas seulement au nom de mon Burkina Faso tant aimé mais également au nom de tous ceux qui ont mal quelque part.
Je parle au nom de ces millions d’êtres qui sont dans les ghettos parce qu’ils ont la peau noire, ou qu’ils sont de cultures différentes et qui bénéficient d’un statut à peine supérieur à celui d’un animal. Je souffre au nom des Indiens massacrés, écrasés, humiliés et confinés depuis des siècles dans des réserves, afin qu’ils n’aspirent à aucun droit et que leur culture ne puisse s’enrichir en convolant en noces heureuses au contact d’autres cultures, y compris celle de l’envahisseur.
Je m’exclame au nom des chômeurs d’un système structurellement injuste et conjoncturellement désaxé, réduits à ne percevoir de la vie que le reflet de celle des plus nantis.
Je parle au nom des femmes du monde entier, qui souffrent d’un système d’exploitation imposé par les mâles. En ce qui nous concerne, nous sommes prêts à accueillir toutes suggestions du monde entier, nous permettant de parvenir à l’épanouissement total de la femme burkinabè. En retour, nous donnons en partage, à tous les pays, l’expérience positive que nous entreprenons avec des femmes désormais présentes à tous les échelons de l’appareil d’Etat et de la vie sociale au Burkina Faso. Des femmes qui luttent et proclament avec nous, que l’esclave qui n’est pas capable d’assumer sa révolte ne mérite pas que l’on s’apitoie sur son sort.
Cet esclave répondra seul de son malheur s’il se fait des illusions sur la condescendance suspecte d’un maître qui prétend l’affranchir. Seule la lutte libère et nous en appelons à toutes nos sœurs de toutes les races pour qu’elles montent à l’assaut pour la conquête de leurs droits.
Je parle au nom des mères de nos pays démunis qui voient mourir leurs enfants de paludisme ou de diarrhée, ignorant qu’il existe, pour les sauver, des moyens simples que la science des multinationales ne leur offre pas, préférant investir dans les laboratoires de cosmétiques et dans la chirurgie esthétique pour les caprices de quelques femmes ou d’hommes dont la coquetterie est menacée par les excès de calories de leurs repas trop riches et d’une régularité à vous donner, non, plutôt à nous donner, à nous autres du Sahel, le vertige. Ces moyens simples recommandés par l’OMS et l’UNICEF, nous avons décidé de les adopter et de les populariser.
Je parle aussi au nom de l’enfant. L’enfant du pauvre qui a faim et louche furtivement vers l’abondance amoncelée dans une boutique pour riches. La boutique protégée par une épaisse vitre. La vitre défendue par une grille infranchissable. Et la grille gardée par un policier casqué, ganté et armé de matraque. Ce policier placé là par le père d’un autre enfant qui viendra se servir ou plutôt se faire servir parce que présentant toutes les garanties de représentativité et de normes capitalistiques du système.
Je parle au nom des artistes – poètes, peintres, sculpteurs, musiciens, acteurs – hommes de bien qui voient leur art se prostituer pour l’alchimie des prestidigitations du show-business.
Je crie au nom des journalistes qui sont réduits soit au silence, soit au mensonge, pour ne pas subir les dures lois du chômage.
Je proteste au nom des sportifs du monde entier dont les muscles sont exploités par les systèmes politiques ou les négociants de l’esclavage moderne.
Mon pays est un concentré de tous les malheurs des peuples, une synthèse douloureuse de toutes les souffrances de l’humanité, mais aussi et surtout des espérances de nos luttes.
C’est pourquoi je vibre naturellement au nom des malades qui scrutent avec anxiété les horizons d’une science accaparée par les marchands de canons. Mes pensées vont à tous ceux qui sont touchés par la destruction de la nature et à ces trente millions d’hommes qui vont mourir comme chaque année, abattus par la redoutable arme de la faim…
Je m’élève ici au nom de tous ceux qui cherchent vainement dans quel forum de ce monde ils pourront faire entendre leur voix et la faire prendre en considération, réellement. Sur cette tribune beaucoup m’ont précédé, d’autres viendront après moi. Mais seuls quelques-uns feront la décision. Pourtant nous sommes officiellement présentés comme égaux. Eh bien, je me fais le porte-voix de tous ceux qui cherchent vainement dans quel forum de ce monde ils peuvent se faire entendre. Oui, je veux donc parler au nom de tous les « laissés pour compte » parce que « je suis homme et rien de ce qui est humain ne m’est étranger »
Thomas Sankara, 4 Octobre 1984
Commentaires
Il ne pouvait pas vivre longtemps !
pfiou!
Ce texte a plus de 20 ans, il est plus que jamais d'actualité!
Quel homme, tout de même!
Il ne pouvait pas vivre longtemps. il était trop en avance sur ses pairs : Houphouet Boigny, Eyadéma, Abdou Diouf and co !
un seul mot : RESPECT !!
quelle grane perte que celle de perdre un comme Sakara !!!
merdi DR pour ce bel hommage. Vivement la suite
Hello,
C'est assez drôle, un de mes copains a fait sa thèse entre Dakar et Ouaga et il me confiait qu'il avait été sidéré de voir que la majorité des Burkinabés n'avaient pas du tout la même image que nous de Sankara. Apparemment ils ont tendance à le voir comme un type arrogant. Etonnant non quand on sait que tous les autres africains le voient comme un héros à l'égal de Lumumba et de Mandela!
PS: Héros tué par la France, cela va sans dire. Je me demande si on saura jamais si cette histoire de Mitterand comme commanditaire du coup d'état est vérifiée!
A propos de la défense de la condition féminine il y a à Bobo un petit rond point muni d'une hilarante statue en bronze : sur le socle il y a marqué "Place de la Femme", et la statue représenteune femme en train de balayer!
Sinon je ne suis pas trop d'accord avec Hady Ba, les Burkinabés sont globalement très fiers des idéaux élevés de Sankara. Ce qu'ils lui reprochent c'est la mise en oeuvre quelque peu dictatoriale de ces idéaux...
Survie Paris et la Caravane Tom Sank organisent une journée d'échanges, de débats, de théâtre et de musique autour de la personnalité de Thomas Sankara et de son héritage, le dimanche 23 septembre 2007 à 16h, au Théâtre des Amandiers à Nanterre :
http://www.demosphere.eu/node/3217
Le Monde diplomatique avait récemment parlé de menaces sur les commémorations de l’assassinat de Thomas Sankara :
http://www.monde-diplomatique.fr/ca...
Je trouve les propos de Sankara assez actuel. Mais l'orsque je lis les commentaires j'ai l'impression que Sankara se limite à un mythe car personne ne propose quelque chose de concret pour qu'on ai moin mal.
je me rends compte que je me trompe de date. L'anniversaire est le 15 Oct et non le 14 Oct. j'edite.
@Souleymane
Si je comprends bien, tu propose qu'on relance la révolution ici meme, sur ce blog, sur cette page ... Ah mais mille fois d'accord. Faites donc. Viva la revolucion!!!!
@Hady et Kisifi
En fait, je me demande si, cette supposé arrogance ou dictature, ne sont pas des corrolaires inévitables de la révolution (avec le culte de la personnalité). En effet il me semble que pour porter une révolution il faut être assez sur de ses idées. Il faut une foi en ses idées tellement forte en fait qu'on est prêt à les imposer. Je me promets toujours d'explorer cela un jour (conseil de lectures ?) et de trouver enfin une justification argumentée au manque de courage qui fait que je ne suis pas un révolutionnaire.
merci pour m'avoir fait connaître ce discours effectivement toujours d'actualité.
Je ne propose pas une révolution tout de suite sur cette page. Il faut un départ à toute chose. Je voullais dire aussi
qu'on commentait les propos de Sankara à un level poétic (dramatique). Mais il faut faire quelque chose. Je propose de s'engager. C'est à dire commencer par y adapter notre conception pour arriver à ce que on n'ai pas mal( aussi les autres).
Hello,
@DR: Quand tu auras théorisé ton inaction, j'en profiterai. J'avoue que j'ai du mal à m'engager dans quoi que ce soit de militant. Quant à mener la révolution.... Sur ce point, c'est St Exupéry qui faisait remarquer que le plus grand philosophe au monde trouverait Attilla impressionnant alors même que ce dernier ne le remarquerait pas du tout et que c'était là leur grande différence.
@Kisifi: je suppose que vous devez avoir raison et que je rapporte mal ce qui m'a été raconté. C'était juste ce que les juristes de télé appellent du ouïe dire et ma mémoire est notoirement imprécise!
@Hady
Tu a deja entenu parler de la partition du monde en Renards et Herissons (lire ici et là)? Le renard (que tu es) par sa consicence de la complexité des problèmes est forcement moins tranché dans ses opinions. Cela expliquerai beaucoup ton inaction. Atilla etait Herisson. Les Philosphe sont par nature renards.
Evidemment comme toutes les explciation lumineuse et simple, elle est fausse. Mais jolie non ?
Pour reveni a Sankara, je trouve son discours surtout prècis.
"Je m’exclame au nom des chômeurs d’un système structurellement injuste et conjoncturellement désaxé, réduits à ne percevoir de la vie que le reflet de celle des plus nantis."
Je trouve le diagnostic terriblement précis. Sankara s'en veut au chomage parce le trouve est structurel, prévu et voulu même par le systeme. La vie qui devient le reflet de celle de plus nantis evoque pour moi le rêve consumrériste dans toute sa splendeur.
Et je crois que l'orateur qu'etais Sankara choisissait ces mots avec soins. Il disait exactement ce qu'il voulait dire.
Une variation autour de la phrase du sage Archiloque: "Le renard a moult tours dans son sac ; le hérisson n’en a qu’un seul mais il est efficace" je suppose! Je connaissais ça grace à Stephen Jay Gould.
Tu as raison quant à la précision de Sankara et il a mille fois raison quant à la perversité structurelle du système qui produit des miséreux et les accuse de n'avoir pas essayer assez dur!
PS: Ravi qu'on se croise online