Qu’il y ait un mariage à fêter, un baptême à célébrer, un enterrement même et la famille dakaroise s’empresse de louer une sorte de chapiteau vite monté sur la rue devant sa maison, de mettre des chaises tout autour et voilà sa salle des cérémonies improvisée fermant d’office la rue à la circulation.

On peut ensuite voir pendant tout le temps que cela dure, les voitures tourner au coin de la rue, apercevoir le chapiteau, s’arrêter et rebrousser chemin pour aller chercher ailleurs une voie plus dégagée.

Mieux il est devenu courant dans nos quartiers populaires de voir, le soir, quelques jeunes tirer un câble au-dessus de la chaussé, accrocher une ampoule au milieu et sous le foyer de lumière crue ainsi créé, former une ronde tournante pour brailler des chants religieux. Les voix écaillées se noient alors dans un chœur miraculeusement harmonieux qu’un petit tam-tam vient parfois rythmer, la ronde se muant même en une chorégraphie élaborée qui durera tard dans la nuit. Chorégraphie et chœurs que ne sauront hélas pas apprécier les rares non-chômeurs qui tentent d’obtenir une nuit de sommeil dans ces quartiers qui vivent surtout le soir.

Les automobilistes ne s’étonnent plus des ces barrages impromptus même s’ils s’énervent parfois des vrais parcours d’orientation qui leur sont ainsi imposés.

On pourrait conclure rapidement que c’est la une société déjà anti-voiture ou du moins qui n’a pas encore donné priorité absolue sur la voie publique à la voiture. Surtout à voir, même au delà de ses barrages ponctuels, les piétons dakarois partager nonchalamment la chaussée avec les voitures, s’écarter à peine sous le coup de klaxon et offrir l’invective aux conducteurs trop pressés.

Mais ce ne serait qu’une explication partielle. D’abord parce que l’occupation de la voie publique dont il est question ici ne se fait pas qu’aux dépens des voitures mais de tout le voisinage. Et surtout parce que quand un autre espace (terrain vague, place publique) est disponible à portée, les gens y vont plutôt que sur la chaussée.

Un article du sud que je récusais dans un de mes billets expliquait ce comportement et beaucoup d’autres par le fait que la majorité de la population dakaroise, issue d’un exode rural récent, serait composée de mauvais citadins. « A-urbains » disait le journaliste, les accusant de transposer ici des habitudes provinciales. Une manière de nous traiter de ploucs.

Oui je le récusais globalement parce qu’il parlait en général de respect de la chose publique. [1]

Cependant j’ai envie de lui donner raison sur un point : notre habitat à Dakar ne correspond pas à nos habitudes (provinciales ou pas). Mais n’est ce pas l’habitat qui aurait du être mieux pensé ?

Provinciales ou pas, nos habitudes sont héritières d’un autre modèle d’habitat : la concession. La concession, que je retrouve aussi bien dans mon village d’origine que dans le Dakar de mon enfance, c’est un ensemble de bâtiments réunis autour d’une grande cour commune. Au village, elle est encore familiale puisque les bâtiments abritent des frères et cousins, les générations qui grandissent élargissant progressivement la concession quand ils fondent leur foyer.

L’élément fondamental de ces concessions était cette cour centrale, large espace, qui n’est pas encore la voie publique, mais un espace partagé par tous ces foyers.

C’est un espace de jeux pour les enfants qui peuvent s’y épanouir tout en restant sous l’œil des parents [2].

C’est un espace de travail surtout pour ces dames qui s’y activent depuis le premier coup de pilon du matin jusqu’au dernier coup de balais du soir, mais aussi pour tous ces artisans dont le métier s’exerce à la maison (cordonnerie, sculpture, vannerie…).

C’est un espace de détente et de repos qui voit par exemple le soir venu, se dérouler les nattes comme les hamacs et, seul ou en couple, les habitants de la concession s’installer pour prendre l’air, fuyant jusque tard dans la nuit la chaleur des chambres.

C’est enfin un lieu de regroupement, cet espace large facilement transformé en piste de danse, en autel de cérémonies ou en salle de réunion communautaire.

Autant d’espaces que n’ont pas pensé à offrir les planificateurs (quand ils existent) de notre habitat urbain. Autant d’espaces que doit remplacer la voie publique dakaroise.

Comment s’étonner alors de voir les enfants poser deux cailloux pour marquer les buts et transformer la rue en terrain de foot ? Ou encore de voir les trottoirs servir d’espace de travail domestique ou artisanal ? Comme 'indigner réellement de voir la chaussée devenir salle de banquet ?

Dakar a connu une expansion démographique vertigineuse et les nouveaux quartiers sont peut être sortis de terre plus vite qu’on ne pouvait les nommer [3]. Ils ont poussé certainement plus vite que les pouvoirs publics ne pouvaient les contrôler et planifier leur développement. Ainsi, des promoteurs avides ont découpé des parcelles de plus en plus exiguës omettant non seulement les espaces réservés aux lieux publics (écoles, jardins publics, lieus de cultes) mais aussi parfois les trottoirs.

Et dans cette ville ainsi mal fichue, nos habitudes se heurtent à notre habitat et rien n’en sort indemne.

J’aime rêver que si on leur avait laissé le temps et l’éspace [4], les planificateurs urbains nous auraient construit une ville des concessions. Des cours regroupant plusieurs foyers dans une sorte de « gated community » plus humaine, pas faite pour exclure mais pour réunir. Des concessions qui pourrait même servir de cellules de base d’une gestion municipale plus proche de nos conseils de village et offrant ainsi au pouvoir public un ancrage traditionnel utile pour sa légitimité et pour un meilleur respect de la chose publique.

Je ne fais pas gratuitement dans le romantisme bucolique. Il me semble juste parfois, que si l’organisation et la gestion de notre société actuelle est parfois si mauvaise, c’est qu’elle a subi une mutation artificielle (depuis la colonisation) qui lui retire le bénéfice d’un meilleur ancrage dans les traditions et la culture dont nous restons héritiers.

C’est aussi de tout cela que nous discutons en nous régalant au milieu d’une rue étroite d’un nouveau quartier dakarois.

Notes

[1] Or, la chose publique possède ses mécanismes de gestion dans nos campagnes et qu’elle soit mal gérée en ville relève plus de l’inefficacité du nouveau mécanisme (le jeune etat du sénégal) que de l’absence de mécanismes traditionnels.

[2] Rôle de parent facilement mis en commun dans le modèle de concession, la surveillance comme l’éducation étant mutualisées

[3] D’où le nombre fascinant d’homonymies entre ces quartiers. Compter les « Keur Khadim » pour voir

[4] qui fait facilement défaut dans la presqu’île dakaroise