« C'est quoi le Juste Quatre U» ? se demandera le francophone pas assez au fait des loisirs dakarois. Le «Djeuste Fore You», O lecteur lointain, c'est un petit bar-resto-cabaret en plein air en face de l'université où l'amateur de musique folk sénégalaise (les mélodies Cheikh LO, les mots de Souleymane Faye, la voix de Daby), celui de Jazz (Vieux Mac Faye, Baba Band), celui de rap sénégalais (Dara J?) ou juste le rare grégaire Dakarois incapable de dîner seul à la maison [1] se rencontrent en plein air pour une bouffe insipide, un choix limité de boissons et une bonne diversité en musique live souvent excellente.

Dimanche donc ... Pardon ? Le slam ? Vous ne connaissez pas le slam ? Ah on me lit donc dans ces contrées reculées ? Ebinmonwié! Le slam, ma petite dame, ce sont des textes qui se déclament, sans tout le tintammare et le ramdam, une nouvelle poésie populaire qu'on acclame, de Dakar a NY en passant par Paname.

Dimanche donc à minuit, au Just 4 U et j'y renifle l'air de l'hivernage tentant de savourer cette odeur de terre mouillée annonciatrice de la pluie qui risque de sonner le glas de cette soirée SLAM que j'attends depuis deux bonnes heures.

"À la fin la pluie vint. Elle fut soudaine et formidable" comme l’écrivait Chinuwa Achebe. Mais heuresement il y a eu d'abord la pluie de mots, tout aussi formidable, durant toute la prestation de Papelas, Fari et de leur invités.

Oui, les mots ont volé et très haut tandis que nos slameurs du Lundi (... oui, il était minuit passé et ce ne sont vraiment pas des poètes du dimanche. Et puis Lundi, cela sonne plus pro, madame, ce qu'ils etaitent. Arretez donc de m'interrompre! ou en etais-je ? Ah .. tandis que nos slameurs disais-je ....) se sont succédés dans un enchaînement très riche de textes.

J'ai admiré les beaux jeux de mots de Papelas, qui parlait à nos consciences avec un humour subtil. J'ai applaudi les délires de Fari qui a peint en mots Wolof et français toujours bien agencés la scène de drague la plus sénégalaise qui soit. Leurs textes acappela se sont enchaînés comme sur du papier à musique et nous ont beaucoup enchantés, souvent fait rire et par moment très émus.

Puis il ont ouvert le micro à quelques invités (dont Awadi, Fou Malade et Xuman, le plus grand rappeur sénégalais, qui fait pas loin de 2 metres). C'est là que j'ai eu ma plus belle surprise avec Matador (du groupe de rap BMG 44). Ce petit gars à l’allure ramassée de félin aux aguets nous a offert une prestation fascinante, tant elle était expressive, et troublante, tant elle exprimait le quotidien de détresse et de rejet social d'une vie d'un jeune dans la banlieue dakaroise.

Plus tard j'apprendrais que Papelas qui est allé le rencontrer au fond de sa banlieue l'a trouvé entrain d'animer un atelier d'écriture et de slam avec les jeunes du quartier. Ce qu'ils produisaient nous a tous soufflés.

Je suis reparti avec un constat terrible teinté d'un espoir insensé. En effet, Pikine-Thiaroye-Guidewaye, cette grande banlieue de Dakar, c'est là-bas que se déroule l'explosion de la démographie dakaroise avec ses caractéristiques inquiétantes: 52 % de moins de 18 ans et 68 % sous le seuil de pauvrèté. Là-bas, loin de nos yeux de bourgeois du centre vile qui s'ignorent minoritaires, mijote une soupe sociale dont l'explosion certaine pourra prendre n'importe quelle forme. Bonne ou mauvaise, je peux vous prédire qu'elle sera créative. Cette banlieue produit déjà les meilleurs résultats du concours général (la sélection doit être si serrée, ceux qui arrivent au bac au Lycée Limoulaye doivent être de sacrés monstres).

Elle peut produire aussi le pire. Mais pour une fois, vu ce que j'ai découvert sur scène, je parie sur le meilleur.

Notes

[1] les sénégalais ne dinent pas dehors! Mais c'est tout une histoire ça. Un autre post sûrement