Le foyer qui il y a encore quelque jours semblait condamné à se construire dans la durée envers et contre tant de handicaps se désagrège soudain éparpillé au grès des mécanismes traditionnels de soutien social. Quelques enfants pris en charge par ci, la mère ailleurs et il ne reste plus rien.

Mais les visages restent graves et le chagrin sourd.

Et puis il y a les formules convenues.

Une formule pour chaque échange, une partition pour chacun. Des formules anciennes qu'on répète comme des automates sans remarquer combien elles ont l'art de contenir en peu de mots tant de sens.

C'est d'abord le visiteur qui entame l'échange rituel

Visiteur : "Nous avons appris l'événement bien triste qui s'est produit ici"

Famille du défunt : "Hmmmm hm! Oui c'est ainsi"

Visiteur : "Je vous présentes des condoléances qu'on partage"

Famille :"Amin! amin"

Visiteur : "Et lui, que Dieu le prenne en pitié et lui pardonne ses fautes"

Famille :"Amin! amin"

Visiteur : "Que Dieu sauvegarde la dignité de ce qu'il laisse derrière lui"

Famille du défunt :"Amin! amin"

Visiteur : "Qu'il nous offre la force de supporter cette perte"

Famille du défunt :"Amin! amin"

Visiteur : "Qu'Il laisse ses prières longtemps entre vos mains".

Je vous laisse deviner le sens derrière chaque formule.

Ensuite la famille du défunt retourne les voeux :

Famille : "Que Dieux entendre vos voeux"

Visiteur : "Amin! Amin!"

Famille : Qu'Il en fasse une dette qu'on tardera à vous payer"

Je n'ai jamais attaché beaucoup d'attention à ces formules. Justement par ce que je les trouvais bien convenues. Pourtant récemment quand j'ai cherchais à dire sincèrement des voeux à l'enterrement de cousin H, je me suis retrouvé à dire les mêmes.

Oui cousin H avait ses défauts et ses fautes, c'est les reconnaître et les pardonner que nous propose la formule. Oui je partage la perte de cousin H. avec ses frères à qui je présente les condoléances. Oui il laisse des dettes, une famille dans le besoin .... la dignité ici, ce serait de régler tout ceci en toute discrétion. Et enfin, on veut bien vivre longtemps à faire des voeux pour lui, nous. Et quelle poésie dans le verbe que de souhaiter que ces condoléances soient une dette qu'on tarde à payer.

Oui , de sens ces formules toutes faites en ont plein mais ce n'est pas pour cela que j'ai finalement appris leur valeur. C'est en regardant la veuve, les frères souvent près de perdre le contrôle et de se laisser aller chagrin, se reprendre obligés qu'il sont de répondre aux formules d'usage, c'est quand j'ai vu les réponses automatiques devenir la bouée à laquelle s'accroche le chagrin pour retrouver une contenance que j'ai compris : ces mots consolent en donnant à l'esprit troublé des repères fermes, facile à suivre. Un chemin vers la consolation nécessaire.

Avez déjà remarqué combien les cérémonies funèbres restent encore aussi marquées par les traditions ? Combien le rituel qu'elles imposent résistent longtemps au moindre changement ?

Je crois que je comprends désormais un des raisons à cela.