Un des mes cousins est actuellement en cavale. Il a pris le maquis dans cette zone frontalière (avec la Gambie) propice à ce genre d'exercice.

A l'origine de sa fuite un drame qui est devenu banal dans ce pays depuis que les bergers y cohabitent avec les paysans. Il faut dire qu'ici, le berger d'un jour est le paysan de la veille et ces conflits exigent une schizophrénie permanente.

Mon cousin donc, de corvée pour guider le troupeaux ce jour là, savait bien qu'il n'échapperait pas au conflit quand ses bêtes sont entrés dans les champs appartenant au village voisin. Mais tout jeune peul qui se respecte a la machette aussi afutée que la fierté dangereuse. Aussi mon jeune cousin après avoir fait sortir son troupeaux du champ saccagé, atendit sans se dégonfler l'arrivée du propriétaire. Qui arriva. Bien accompagné. Bref une foule. Des accusations outragées, des excuses néssairement insuffisantes, des menaces pleines de défis et bientôt il ne restait plus que l'affrontement. Sauf que mon cousin, peu volontaire pour la raclée (qui récompense habituellement la négligence du berger et produit des générations d'ex bergers agguéris aux coups et excellent coureurs) se dégagea d'un coup de machette au jugé avant de s'évanouir parmi les épis de mil très hauts en cette saison.

La banalité de cette anedocte aurait pu faire bailler n'importe qui dans ce terroir, si le coup de machette n'avait atterit dans une chair délicate et mis l'infortuné en sérieux danger.

"Il a été "taillé!" dit on litéralement dans la langue locale utilisant le même verbe que pour le bois. "Il a été taillé par UnTel de tel village" consigna méticulisement le gendarme dans le PV avant d'anoncer tranquilement à l'assistance qui avait accompagné les frères indignés au bourg voisin pour porter plainte qu'on irait le chercher le lendemain. Pour interrogatoire.

Mon cousin n'est pas rentré au village. Il a profité de la nuit pour passer la frontière. Un ami l'a un peu aidé avant de revenir rapporter à mon oncle le message d'au revoir du fugitif.

Ah l'idiot! L'histoire a été reglée comme d'habitude. Délégation ad hoc. Excuses formelles. Regrets sincères. Compassion réelle pour la victime. Et rappels subtils dans les salémalecs de tout ce qui lie les deux parties. Oui bien sur, la plainte sera retirée, le blessé soigné. Les gendarmes tiendront quand même à faire regretter à mon cousin d'avoir osé s'enfuir. Ils exigent sa présentation au poste. Dès son retour, oui.

Classique symptôme de ce qu'on appelle savamment la saturation foncière dans cette zone un peu trop peuplée pour les ressources qu'elle peut offrir.

Mais assis à l'ombre du manguier qui domine la cour de la concession familale, tandis qu'on commente la stupidté du cousin et la fatalité du conflit, je regarde courrir autour de mois les acteurs d'un futur conflit bien plus tragique : des enfants, pleins d'enfants.

En effet, mon oncle qui a de nombreux fils est desormais tant de fois grand père qu'il ne comple plus le nombre de gateaux de mil qu'il distribue avec génrosité à toute heure dans la pure tradition des grand-pères. Or, dans une région déjà complètement en culture, il a du découper les terres de la famille en lots déjà trop petits pour offrir à chacun de de ses fils son lopin. Lesdits fils, mes cousins testent in vivo la règle mathématique dite de croissance exponentielle d'une population en refusant obstinément de découvrir la contraception (je simplifie, là).

Dans une génération, pas si lointaine que cela, ces enfants se battront pour le partage de ses terres. Et les conflits entre frères sauront être bien plus sanglants qu'entre voisins. On fera dans le familial, sans retenue ni pudeur.

Dans un pays où la seule alternative au travail agricole sinistrée reste l'aventure maritime vers les côtes d'Europe ou l'horizon bouché de l'aventure urbaine, la bombe démographique fait ses derniers tics-tacs avant une explosion qui pourrait jeter chacun à la gorge de son frère.

Que fait la l'équipe des volontaires de déminage ? On tatonne. On essaie d'initier d'autres activités économiquement viables qui ne requièrent pas autant d'espace. On essaie de causer contraception et planning familial. On essaie d'ouvir à ceux qui viennent au village la voie vers l'apprentissage d'un métier. Et on compulse avec fébrilité les lectures sur la gestion de la terre dans les environnements similaires [1]. Oui cela fait beaucoup d'apprentissages pour mes cousins et moi.

Un jour peut être l'Etat se reveillera pour proposer une réforme foncière plus ou moins heureuse. Un plan peut etre concoté par quelque prophète du libéralisme à la Banque Mondiale ou au FMI. Histoire d"appliquer la recette miralce habituelle qui met en situation de concurrence libre et non faussée les agneaux de mon villages avec quelque loups bien choisis. Au risque de créer une autre population de sans terre.

Notes

[1] par exemple cet article sur la gestion du foncier en pays bassari par Olivier BARRIERE