Ville Cruelle - Où la communauté se noie dans la multitude
Par Doomu Rewmi le vendredi 6 avril 2007, 04:40 - Chroniques d'une société dérèglée - Lien permanent
La scène se déroule dans un "car rapide", un des ces monstres roulants qui encombrent les rues de Dakar au grand regret des autres conducteurs mais qui font office de transport en commun le plus populaire de la ville. Ces cars, qu'emprunte la grande masse laborieuse qui se deverse chaque jour de la grande banlieue dakaroise vers le centre, sont un laboratoire de notre société.
Mon cousin qui a emprunté le car ce matin là tente en vain de sauver le repassage impeccable et la blancheur de son ample et superbe Kaftan aux broderies élaborées mais la tâche est ardue. Sur sa gauche, il a une vendeuse de poissons qui transporte toute sa marchandise dans une large bassine qui encombre l'étroit couloir du car et dont les éffluves "marines" sont bien moins dangereuses que les arêtes tranchantes et queues de poissons qui en débordent joyeusement tentant d'ecorcher les pan du Kaftan. Sur sa droite, un jeune homme est plongé dans la lecture d'un journal qu'il étale sans gène sur ses voisins les obligeant à des contorsions qui achèvent de froisser mon fringant cousin.
Ce lecteur indélicat est en fait un voleur en pleine action.
Il a repéré sa victime pendant qu'elle payait des courses au marché et l'a suivie dans le car. Il a profité de l'entassement des voyageurs sur les sièges pour opérer. La technique est presque un classique du genre. Le journal lui donne un peu de discretion pendant qu'un canif aiguisé tente de lui ouvrir les entrailles du sac à main.
La dame assise en face a longtemps observé la scène avant d'oser intervenir. N'y tenant plus elle a averti la victime et interrompu le vol. Devant les autres voyageurs fascinés mais passifs, le voleur a d'abord toisé sa victime sans aucune peur :
"Tu as de la chance toi. Mais elle ... ce sera la dernière fois qu'elle se mèle de mes affaires" a-t-il dit en se tournant vers celle qui l'a dénoncé.
Un geste vif, et il lui à lacéré le visage avant de sauter du car. Pendant ques les voyageurs s'attroupent autour de la dame en sang, il s'est tranquilement fondu dans la foule.
Mon cousin qui comme les voyageurs est resté sans réaction explique sa propre passivité par un instinct de conservation : pourquoi serail il intervenu pour risquer d'être bléessé pour quelqu'un qu'il ne connait pas ?
Cette scène et cette attitude sont devenues monnaie courante dans une ville qui découvre depuis peu (une dizaine d'année) des formes de plus en plus violentes d'agression.
L'indivdualisme en tout beauté n'est ce pas ?
Le calcul égoiste de mon cousin et de chacun des voyageurs est évidemment faux. En effet ils croient assurer leur propre sécurité en choisissant de ne pas s'interposer. Or c'est justement l'assurance de leur non intervention qui a permit à l'agresseur d'opèrer. Et qui les fera victime à leur tour un autre jour. Ainsi leur attitude qui fait sens à l'echelle individuelle devient castastrophique pour le collectif. Ce genre de fausse optimisation est une des grandes joies de l'individualisme et le terreau de l'exploitation capitaliste (mais je digresse...)
Mais ce qui rend possible cet individualisme c'est avant tout la multitude des inconnus qui peuple une ville.
Comment en effet ne pas être tenté de laisser à son sort un inconnu? Et puis, on risque peu de le rencontrer ailleurs pour se voir accusé de lachété. L'héroisme de nos ainés qui se jettaient au secours d'une dame en detresse n'était peut etre que la peur de l'oppobre quand tout le monde connaissait tout le monde dans un cadre bien provincial. De son coté le voleur assuré de son anonymat peut commetter son forfait et se perdre facilement dans l'immensité urbaine sans qu'on le cueille le lendemain à sa porte.
Tout ceci n'a rien d'extraordinaire. C'est classique à tout les grandes villes du monde j'imagine. Ce qui me chagrine reellement c'est que tandis le Sénégal s'urbanise de plus en plus vite devant la paupérisation insupportable de son monde rurale, les villes connaissent une croissance folle en dehors de tout contrôle, de tout planification et, surtout de toute reflexion sur l'habitat et ses conséquences sociales.
Et parmi ces conséquences, ce nouvel individualisme que nous ne connaissions pas vraiement par ici.
Le sens de la communauté tant invoquée chez nous se noie ainsi tranquilement dans la multitude grouillante de nos villes en pleine explosion démographique.
PS: Ville Cruelle est le titre d'un beau roman de Mongo Beti (publié sour le pseudonyme d'Eza Boto).
Commentaires
Et oui desormais , aucun n'est à l'abris , même en etant entouré de personnes.
Je pense nottament à 4 de mes amis , qui se sont fait tout simplement tabasser par une vingtaine de personne à la sortie d'un concert , devant tout les spectateurs dudit concert.
Pas une personne n'est intervenu. Pas une personne n'a appeller la police.
Aberant non? Cependant je n'irais pas leurs jeter la pierre , car malgré mon états d'esprit , je pense que comme c'est le cas pour la torture , on ne peut pas savoir avant d'avoir vécu cette situation si l'on serait intervenu. Quoi que....si en faite je le sais : j'aurais au moins apeller la police.
Et malgré tout , je parle la d'un phénomene d'un autre genre , car la , les spectateurs ne savaient pas exactement ce qui se passaient , qui étaient avec qui dans le combat. Ce sont la les excuses qu'on m'a sortie. Moi j'aurais tout de même apeller les Képi malgré mon aversion pour eux.
Comme l'a dit une policiere: "désormais , les gens apelle la police pour un chien qui abboie , pas parceque quelqu'un se fait agresser."
Bon , ben , en bon fan de comics que je suis , c'est décidé: je vais devenir un super héros , et j'irais taper sur les méchants avec les pieds (comme walker texas ranger , parole de michel).
Et malheureusement Doomu, c'est pas demain qu'on pourras changer ca.
Bona te vada
Bonjour doomurewmi,
je pense que cette situation n'est pas nouvelle à dakar car si ma mémoire est bonne il y'a quelques années les journaux ont relaté des faits similaires et tous les jours presque on en voit ou lit dans les faits divers de leurs colonnes.
On se rappelle la fameuse expression wolof que les agresseurs lancent à leurs victimes qui n'avaient pas de bijoux autour du cou, aux oreilles et à leurs mains "fo nékone bissa morome yi di taque or" qui signifie 'pourquoi tu n'as pas porté des bijoux en or au moment ou les femmes s'embellissent avec'.
A mon avis tous ces problèmes résultent de l'insécurité qui règne à dakar et sa banlieue et du manque de travail dans les autres régions. Ce qui a pour conséquence l'entassement de la population sénégalaise (surtout les jeunes) dans l'une des plus petite ville en terme de superficie de ce pays.
Depuis fort longtemps on nous parle de décentralisation mais on ne voit rien et à la place les jeunes migrent tous vers dakar et ceux qui n'auront pas réussi à trouver un travail stable vont se retrouver en apprenti car rapide ou en "koksoeur". ces derniers seront nécessairement tentés d'agresser les gens à force d'être dans des situations favorable à cela.
Maintenant parlant de l'égoîsme des passagers je me demande même ce que j'aurai fait à leur place?
Une histoire similaire d'un émigré "modou modou venant d'Allemagne" a été soldé par la mort de ce dernier devant son fils tout petit, qui regarda son papa mourir sans rien y faire, et qui sera oublié quelques jours aprés. Il serait nécessaire de se poser la question de savoir es ce que ce dernier ne s'est pas suicidé face à ses bandes d'agresseurs aux couteaux tranchant et aux haches qui brilles et qu'il tirent parfois le long des goudrons des routes de dakar occasionnant des étincelles rien que pour faire peur ou es ce qu'il faut prôner la vengeance pour transformer cette ville comme les ghettos noirs américains avec les pluies de répliques grâce aux armes à feu ?
Tout ce ci pour dire que doomurewmi accuse trop vite son cousin et les autres passagers de ce car.
...........