Talibés : Notre humanité en jeu?
Par Doomu Rewmi le mardi 20 mars 2007, 01:47 - Chroniques d'une société dérèglée - Lien permanent
Il est vingt deux heures et les rues de Dakar se sont vidées enfin de leur
trop plein de véhicules et de monde.
Cela laisse un air d'après fête, avec les détritus et pour le dire brutalement
l'incroyable saleté qui tapisse les rues. Pour l'instant le calme et la
fraîcheur du soir font comme un écho à la fureur de la journée.
Je marche dans ces décombres de la journée, mon petit trajet nocturne occasion
de méditations souvent aériennes et dont, pauvres lecteurs, vous subissez
parfois les chutes maladroites.
Ce soir là, ma chute, un rappel à une douloureuse réalité, est venue sous une
forme innocente, fragile et pathétique : une main d'enfant m'a accroché...
Un talibé.
L'image est banale à Dakar et, c'est terrible à dire, ne m'aurait guère arrêté si ce n'est deux détails.
L'heure d'abord, tardive : je me demande ce que fait ce talibé dehors à cette heure. Des restes de décence me disent aussi qu'un enfant dehors la nuit, par ce froid, est un signe d'un terrible abandon.
Et puis l'autre détail : avec ces fins traits de peul, encore plus marqués par sa maigreur, ses grand yeux sous le front large, cet enfant ressemble à mon petit frère. A moi-même d'ailleurs quand je pense à mes photos d'enfance.
Et je prends tout à coup mesure de la réalité que nous trouvons desormais banale à Dakar.
Oui, à vingt deux heures passées, un enfant de cinq ans, perclus de fatigue et de froid, me demande d'une voix ensomeillée une pièce. Et j'allais trouver cela banal. Jusqu'à ce que je réalise que cet enfant aurait pu être mon frère. Ou moi.
Quand sommes nous tombés aussi bas, nous habitants du pays dit de la Teranga, que nous laissons tous les jours des enfants dans cette condition ?
Il a eu sa pièce et moi ma gifle.
Depuis, j'ai regardé le phénomène et les réactions qu'il suscite autour de moi avec une attention nouvelle. J'essaye de comprendre comment nous percevons et traitons les talibés, au quotidien comme dans le long terme. J'ai un peu l'impression que c'est notre humanité qui est en jeu ici. En effet comment qualifier une société qui serait indiffèrente ou, pire, complice active d'une marginalisation aussi cruelle de ses enfants? Oui je crois bien qu'il y va de notre humanité.
Alors comment traite-t-on donc ces talibés ?
A la maison, pour commencer au plus près? Il n'est pas rare de voir une mère de famille avoir ses talibés attitrés. Ils passent après chaque repas prendre des restes dont la qualité dépend aussi bien du niveau de vie de la maisonnée que de sa générosité réelle. Une véritable relation s'instaure souvent. Issue d'une maisonnée plutôt traditionnaliste j'ai souvent mangé autour du même bol que les talibés attitrés de maman. Rien d'extraordinaire dans cette charité bien répandue dans nos régions.
Dans la rue ? C'est apparemment autre chose. Il faut d'abord dire que l'explosion du nombre de talibés dans les rues de Dakar est relativement récente et coïncide fortement avec une période de grande paupérisation et d'exode rural. Preuve s'il en faut que le phénomène est une manifestation du plus large problème de la pauvreté. Hélas, peut-être parce qu'ils sont arrivés en grand nombre au moment même où Dakar découvrait une nouvelle violence urbaine, les fameux "Agresseurs", ils suscitent désormais méfiance et stigmatisation. L'aumône vite jetée en réponse à la complainte du talibé devant la vitre de la portière va de pair avec une tentative claire de se distancier de cette source possible de délinquance. On les ignore quand on peut. On les accuse quand on veut. On les regarde finalement bien peu.
Dans les média ? De tous les maux qui affligent ce petit bout de tiers monde qu'est le Sénégal, ce sont les talibés qui, à juste titre, provoquent du monde occidental, le plus d'indignation, de compassion et de projets humanitaires. Aussi vous trouverez facilement plusieurs associations concentrant leurs actions sur les talibés. Il y a également pas mal de littérature sur le Net à ce sujet. Cela va du petit mémoire étudiant aux élucubrations simplistes sur un certain portail. Dans la presse quotidienne c'est plus sous la rubrique des faits divers qu'on trouve parfois raconté un drame. A côté, combien de silences ?
Chez nos gouvernants alors ? Eh bien la surprise est que ceux-là semblent très préoccupés par le phénomène. Il avait sa place dans le Discours du Président au 31 Décembre 2006, il était dans le programme de campagne de la plupart des candidats aux présidentielles, il a fait l'objet d'un programme particulier de la Banque Mondiale au Sénégal et a fait la une du mensuel (?) sur papier glacé de la BM à Dakar. Mieux, j'ai dégotté sur le site du Ministère de l'Education cette étude impliquant l'UNESCO qui envisage des formations qualifiantes pour améliorer les chances d'insertion du talibé. Bref on a l'impression que le problème est pris en charge et que s'il n'est pas réglé c'est plus faute d'efficacité que manque de conscience.
Et puis il y a le traitement des ONG, nationales ou internationales, des associations locales ou étrangères.
Oui il se passe tout cela.
Tout cela et j'en viens à me dire que si le sort cruel de ces enfants est un des symptômes visibles et tragiques des multiples et profonds maux de notre sous-développement, sa persistance malgré les discours et programmes est à prendre avec la même patience presque fataliste que l'échec de nos plans de développement jusqu'à aujourd'hui.
Tout cela et ce n'est rien puisqu'un gamin famélique et grelottant qui ressemblait beaucoup à mon frère m'a quand même interpellé au milieu d'une nuit froide pour quémander une pièce.
Tout cela et ce n'est pas assez ou pas ce qu'il faut.
Tout cela et puis je m'interroge toujours sur notre humanité pensant (à tort!) qu'il suffirait qu'on dise tous "NON" à cette ultime indignité pour qu'elle s'arrête.
Je vais faire quelque chose quand même. Vous aussi, faites donc.
Commentaires
Mon frére des sénégalais choqués comme toi de
organisent une marche des talibésde DAKAR à THIES pour
conscientiser nos compatriotes qui ont peur de réfléchir sur le phénoméne des TALIBES
La gifle que tu as reçu on l'a tous reçu .Mais moi j'avais pas osé gueuler devant ces enfants qui me choquaient de peur de passer pour un ......
Tostan à thies essaie de faire quelque chose
Je connais personnellement cet ONG pour avoir une proche qui y travaille depuis 15 ans et je leur fais confiance (cela n'engage que moi)
UNIS NOUS VAINCRONS CE CANCER
Tu (pour ne pas te vouvyer) présentes bien ce probléme, je pense que tous les sénégalais pensent comme nous ,ces enfants qui nous harcellent partout et en tout temps n'auraient pas du exister
L'etat et nos politichiens ne feront rien si nous on ne bouge pas
Je suis un imigrés qui essaie de dire que nous sommes des hommes comme toute l'humanité mais qui n'arrive pas à expliquer pourquoi ces enfants dans la galére sans réaction des SENEGALAIS LE PAYS DE LA TERANGA
Mougne ou sopi telle est la question
Comment combiner etudes corannique et la normalité?
Hello DOMOUTAWAFALL (Je n'ose demande c'est quoi ce pseudo je risquerai d'etre obligé d'expliquer le mien ;-))
Au stats de lecture de ce post qui malgré l'absence de commentaires a été un des plus lus (le 2eme je crois) , je peux croire que le problème interesse du monde.
En meme temps les lecteurs sont en majorité en France. Il y a surement plein de raisons à cela mais je ne peux m'empecher de penser que c'est aussi un peu parce que sur place on est un peu ...immunisé contre le phénomène. A force de vivre avec ceci sous les yeux on ne le voit plus. On ne s'en indigne plus.
Je crois également que les gens ne sont pas inconscients (comme moi meme je l'ai cru dès que j'ai reçu ma gifle). Je crois que l'explosion du nombre de talibés s'est fait dans un contexte de dérèglement social (dans les années 90) où il n'etait qu'un symptôme parmi d'autres.De plus, les gens ne réalisent pas focément qu'il y a eu dégradation réelle de leur situation. Les talibés peut nombreux à Dakar de mon enfance échappaient encore à certaine pratiques : on leur donnait plutot à manger que de l'argent car le fait de leur reclamer un versement quotidien n'était pas pratique courante, ils sortaient seulement après les repas et passaient plus de temps chez le marabout. Mon impression aujourd'hui est que leur situation s'est radicalement transformée faisant d'eux des enfants sans logis (avec lesquels on les confonds d'ailleurs dans beaucoup de discours) exploités et dont l'enseignement a été abandonné.
Mais au final, je crois que tout traitement humanitaire qu'on en fera risque d'être symptomatique et donc limité tant que la question n'aura pas été prise en charge dans ses racines de manière plus résolue et efficace par les autorités politiques et religieuse du pays.
Dans ce sens, la marche dont tu parles, aurait comme objectif de conscientiser non pas les sénégalais dans leur majorité mais les autorités. Et ça je ne sais pas trop comment y arriver dans ce pays où seul le clientélisme vaut.
Je suis tombe sur ce blog et je le trouve tres interressant. Je suis toujours content quand je rencontre des compatriotes sur la toile. Anyway pour en venir aux Talibes, moi je pense qu'il faudrait une excellente politique d'education et aussi de repression pour au moins diminuer le phenome. Aussi bien les parents doivent s'impliquer que lea autorites qui devrait etudier la question au niveau du parlement.
La situation est grave et prend malheureusement des allures dramatiques. Sinon big up to all ya.
I'm out
depuis bientot 10 ans sur mbour nous essayons d'aider les enfants talibés, ces trois dernières années nous voyons arrivés des enfants de 3 ans à peine, nous leur offrons deux petits déjeuners par semaine et des soins, également des activités ludiques. l'état devrait prendre en charge ces écoles coraniques afin qu'elles deviennent formelles et fermer les daaras qui maltraitent les enfants. Certains sont battus violament pour 200 cfa, nous devrions nous unir afin d'être plus fort auprès du gouvernement pour qu'il puisse changer cette situation. ces enfants représentent l'avenir du sénégal il faut les aider...
Mariama,
Je ne peux que saluer bien bas, les efforts souvent ignorés de toutes ces associations qui tenter de sauver ce qu'elle peuvent dans ce drame. On ne peut arrêter la mère avec ses bras dit-on mais j'admire l'engagement de ceux qui essayent. Ceux que vous sauvez, ne serait ce qu'un jour, c'est autant de gagné et un mince témoignage de restes de notre humaité. Et peut etre qu'avec assez de bras à tenter d'arrêter l'océan on fera un digue qui tient, hein ?
Pour ce qui est de de l'idée d'une formalisation des daaras via une prise en charge par l'Etat, je crois aussi que c'est là une bonne voie. Elle devra bien sur prendre en compte les risque réels de rejets par les autoritées religieuse, de détournement de l'action de l'etat au profit de pseudo-marabouts peu scrupeuleux, ...etc. Mais c'est surement la voie à creuse. Elle est meme prise en compte dans l'ètude du Ministère de l'Education que je signale dans mon article. Et c'est cela qui m'inquiète : j'ai l'impression que le problème est bien identifié, de bonnes solutions bien envisagèes mais que tout cela ne donne rien juste parce comem pour d'autre sujets parce que nos états ratent toutes les actions de developpement. Pour des raisons plus structurelles. Et cela ne me rends pas
optimiste.
Allons construire un état ?