Une main encore petite de son âge mais que déjà une vie d'aumônes a rendu calleuse. Une main grise, sale et sèche qui prolonge un maigre bras à la peau agressée par le froid et les derniers souffles de l'Harmattan (ce vent sec qui souffle en Hiver et mène le sable du Sahara à nos portes). Au bout de ce bras, l'épaule émerge de ce qui reste d'un T-shirt dont le col s'élargit sur une petite poitrine aux côtes bien visibles. L'enfant aux pieds nus qui m'interpelle ainsi n'a même plus l'envie de me chanter sa complainte : il se contente d'un "saara gira yalla" pour demander sa pièce.

Un talibé.

L'image est banale à Dakar et, c'est terrible à dire, ne m'aurait guère arrêté si ce n'est deux détails.

L'heure d'abord, tardive : je me demande ce que fait ce talibé dehors à cette heure. Des restes de décence me disent aussi qu'un enfant dehors la nuit, par ce froid, est un signe d'un terrible abandon.

Et puis l'autre détail : avec ces fins traits de peul, encore plus marqués par sa maigreur, ses grand yeux sous le front large, cet enfant ressemble à mon petit frère. A moi-même d'ailleurs quand je pense à mes photos d'enfance.

Et je prends tout à coup mesure de la réalité que nous trouvons desormais banale à Dakar.

Oui, à vingt deux heures passées, un enfant de cinq ans, perclus de fatigue et de froid, me demande d'une voix ensomeillée une pièce. Et j'allais trouver cela banal. Jusqu'à ce que je réalise que cet enfant aurait pu être mon frère. Ou moi.

Quand sommes nous tombés aussi bas, nous habitants du pays dit de la Teranga, que nous laissons tous les jours des enfants dans cette condition ?

Il a eu sa pièce et moi ma gifle.

Depuis, j'ai regardé le phénomène et les réactions qu'il suscite autour de moi avec une attention nouvelle. J'essaye de comprendre comment nous percevons et traitons les talibés, au quotidien comme dans le long terme. J'ai un peu l'impression que c'est notre humanité qui est en jeu ici. En effet comment qualifier une société qui serait indiffèrente ou, pire, complice active d'une marginalisation aussi cruelle de ses enfants? Oui je crois bien qu'il y va de notre humanité.

Alors comment traite-t-on donc ces talibés ?

A la maison, pour commencer au plus près? Il n'est pas rare de voir une mère de famille avoir ses talibés attitrés. Ils passent après chaque repas prendre des restes dont la qualité dépend aussi bien du niveau de vie de la maisonnée que de sa générosité réelle. Une véritable relation s'instaure souvent. Issue d'une maisonnée plutôt traditionnaliste j'ai souvent mangé autour du même bol que les talibés attitrés de maman. Rien d'extraordinaire dans cette charité bien répandue dans nos régions.

Dans la rue ? C'est apparemment autre chose. Il faut d'abord dire que l'explosion du nombre de talibés dans les rues de Dakar est relativement récente et coïncide fortement avec une période de grande paupérisation et d'exode rural. Preuve s'il en faut que le phénomène est une manifestation du plus large problème de la pauvreté. Hélas, peut-être parce qu'ils sont arrivés en grand nombre au moment même où Dakar découvrait une nouvelle violence urbaine, les fameux "Agresseurs", ils suscitent désormais méfiance et stigmatisation. L'aumône vite jetée en réponse à la complainte du talibé devant la vitre de la portière va de pair avec une tentative claire de se distancier de cette source possible de délinquance. On les ignore quand on peut. On les accuse quand on veut. On les regarde finalement bien peu.

Dans les média ? De tous les maux qui affligent ce petit bout de tiers monde qu'est le Sénégal, ce sont les talibés qui, à juste titre, provoquent du monde occidental, le plus d'indignation, de compassion et de projets humanitaires. Aussi vous trouverez facilement plusieurs associations concentrant leurs actions sur les talibés. Il y a également pas mal de littérature sur le Net à ce sujet. Cela va du petit mémoire étudiant aux élucubrations simplistes sur un certain portail. Dans la presse quotidienne c'est plus sous la rubrique des faits divers qu'on trouve parfois raconté un drame. A côté, combien de silences ?

Chez nos gouvernants alors ? Eh bien la surprise est que ceux-là semblent très préoccupés par le phénomène. Il avait sa place dans le Discours du Président au 31 Décembre 2006, il était dans le programme de campagne de la plupart des candidats aux présidentielles, il a fait l'objet d'un programme particulier de la Banque Mondiale au Sénégal et a fait la une du mensuel (?) sur papier glacé de la BM à Dakar. Mieux, j'ai dégotté sur le site du Ministère de l'Education cette étude impliquant l'UNESCO qui envisage des formations qualifiantes pour améliorer les chances d'insertion du talibé. Bref on a l'impression que le problème est pris en charge et que s'il n'est pas réglé c'est plus faute d'efficacité que manque de conscience.

Et puis il y a le traitement des ONG, nationales ou internationales, des associations locales ou étrangères.

Oui il se passe tout cela.

Tout cela et j'en viens à me dire que si le sort cruel de ces enfants est un des symptômes visibles et tragiques des multiples et profonds maux de notre sous-développement, sa persistance malgré les discours et programmes est à prendre avec la même patience presque fataliste que l'échec de nos plans de développement jusqu'à aujourd'hui.

Tout cela et ce n'est rien puisqu'un gamin famélique et grelottant qui ressemblait beaucoup à mon frère m'a quand même interpellé au milieu d'une nuit froide pour quémander une pièce.

Tout cela et ce n'est pas assez ou pas ce qu'il faut.

Tout cela et puis je m'interroge toujours sur notre humanité pensant (à tort!) qu'il suffirait qu'on dise tous "NON" à cette ultime indignité pour qu'elle s'arrête.

Je vais faire quelque chose quand même. Vous aussi, faites donc.