Avant tout, je voudrais constater avec vous le résultat global très bas de ces candidatures indépendantes : ils sont les six derniers et aucun d'entre eux ne fait 0.5%.

Un échec.


A l'heure où, je l'espère, ils sont entrain de faire leur bilan et de réfléchir à leur avenir, je voudrais leur dire ici ce que je pense être leur défaut structurel commun, lisible derrière ce rejet des hommes politiques qu'ils prônent et qui est à mon avis l'obstacle à un score significatif.

Vivent les politiciens ?

D'abord pour le dire tout sec, je crois que la volonté de mettre hors circuits les politiciens professionnels est une erreur. Au delà de l'erreur de logique qui consiste à jeter le bébé avec l'eau du bain, il y a là un besoin souvent ignoré dans le jeu politique sénégalais et qui est essentiel : la nécessité d'avoir une structure (et donc des hommes) produisant une analyse poussée de la situation du pays et une approche pour sa gestion. Cela s'appelle un programme politique et ça ne se construit pas par un technocrate sur un bout de table à deux mois des élections; ce serait plutôt l'oeuvre d'une structure ad hoc pendant des années de réflexion et si possible d'actions sur le terrain. Cette structure ad hoc c'est un parti politique (même quand on l'appelle mouvement ou machin truc) et les hommes qui animent cette structure pendant des années s'appellent des politiciens. Une nécessité donc. D'ailleurs ces indépendants ne peuvent prétendre agir dans la durée sans devenir eux même ce qu'ils fustigent si facilement.

Un problème de recrutement ?

Mais je suis d'accord avec eux pour poser le problème aigu de la (déplorable) qualité de nos politiciens actuels. Et sur ce point je les renverrai simplement au recrutement de ces derniers. En effet qu'est ce qui permet aujourd'hui de devenir un cadre dans un parti politique sénégalais? Au dehors, la capacité de mobiliser la population aux moment des évènements et, à l'intérieur du parti, celle de neutraliser ses rivaux, de parier sur le bon cheval et de faire allégeance, ...etc. Ce ne sont pas la capacité de produire de la réflexion ou les compétences en exécution des projets. Ce système de sélection produit inévitablement des animateurs de foule, des maîtres de l'invective et de la polémique, des clientélistes et non pas les leaders dont on rêve tous. Mais ce problème et ses solutions éventuelles méritent une discussion à part.

Le challenge pour les indépendants

Pour revenir à nos indépendants donc, derrière leur rejet des politiciens se cache à mon avis une ignorance de cette nécessité de construire dans la durée et sur le terrain tout projet politique qui a un ambition sérieuse et une chance réelle.

Oui, aujourd'hui, ils ont cinq ans pour préparer les prochaines présidentielles au Sénégal et dix ans pour les suivantes.

D'abord d'un point de vue théorique c'est le moment de compléter et d'approfondir leur analyse et leur programme politique. Ils devraient être capables sur chaque domaine de gouvernement de se doter d'une vision détaillée de la situation, d'une compréhension réelle des enjeux, d'une prise en compte de toutes les approches passées ou en cours et de proposer des solutions correspondant à leur propre projet de société. C'est un travail de longue haleine qui fera des équipes qui le porteront de véritables experts prêts à prendre en charge ces problèmes dès qu'ils accéderont au pouvoir. Suivez mon regard et vous tomberez sur le Shadow Cabinet des britanniques.

Au delà de cet aspect théorique, le terrain c'est aussi aller à la rencontre des sénégalais et implémenter leurs programmes à l'échelle locale. Qu'ils y aillent nos indépendants aux élections locales. Qu'ils gagnent une mairie tiens! Et qu'ils en fassent un exemple de leur gestion plus efficace, de leur lutte contre la corruption, de leurs idées plus originales, de leur meilleure prise en compte des besoins des sénégalais... D'ailleurs ce serait l'occasion pour eux d'avoir une expérience sur une plus petite échelle avant de prétendre au pays entier. Ce serait rassurant non ?

Et voilà finalement où se cache l'échec inévitable des indépendants : ils n'ont pas ces relais au niveau local qui sont ceux pour qui en réalité les électeurs votent.

Bref, le défaut structurel de ces indépendants finalement, c'est l'absence de parti autour de leur candidature. Dans ces conditions, leur seule chance de victoire serait d'avoir une force messianique qui porterait au pouvoir une personnalité (le messie) et non un programme (le projet), un ego et non une équipe.

Alors oui, pendant ces cinq ou dix ans de préparations, qu'ils construisent un parti. Oh qu'ils le fassent différemment bien sûr. Qu'ils ne reproduisent pas les mêmes tares, évidemment. Qu'ils imaginent de nouvelles règles, s'ils veulent. Qu'ils construisent sur autre chose que leur personne. Qu'ils mettent leurs partisans au travail. Sur le terrain et sur le papier.

Qu'ils deviennent enfin des politiciens!

Mais des bons.