Tac ! par ici et c’est un aveugle qui la heurte de sa canne au bois lissé au fil des ans par ses mains rugueuses et qui dirige vers lui ses orbites creuses et ses paupières affaissées tendant une main crochue.

Toc ! de l’autre coté et c’est une vielle dame qui implore le regard pétillant d’espoir, le sourire édenté et la peau toute frippée achenvant d’en faire une universelle grand-mère qu’il est d’autant plus dur à ignorer .

A la vitre avant, un talibé, laisse déjà monter sa complainte, un bout de verset coranique chanté dans une voix chevrotante, et dans laquelle l’oreille profane n’entendra peut être que la belle mélancolie mais où un autre plus renseigné notera également les erreurs et défaillances qui trahissent une éducation négligée.

Derrière le talibé une femme portant au dos et dans les bras ses jumeaux annoncera « Seex ya ngi yelewaan ! » tandis que mille bouches bourdonnent autour de la têtes des bambins qu’un soleil implacable achève de rendre malades.

Jusqu'à présent cette image venait même en surprise au touriste éperdu à qui les dépliants avaient plutôt vendu les fleurs et milles couleurs du marché Kermel.

Surprise il n’y aura desormais plus. Du moins pour certains...

En effet j’ai découvert le mois dernier sur l’édition en ligne du New York Time cet article titre « Spare Change Is Big Business in a Culture of Generosity » (il faut être enregistré. Sinon vous le trouverez copié ici.

J'ai été étonné que, pour une fois que le NY Times parlait du Sénégal, qu'il ait choisi ce sujet et cet angle d'attaque (et pas la complainte habituelle sur le sort de talibé).

Un coup de google plus tard, j'avais lu le même article (par Elisabeth Dickinson) sur le site du International Herald Tribune puis trouvé un blogueur qui y fait référence. L'article fait donc tache sur le web et probablement sur le futur touriste américain.

La recherche en français m'a donné l'occasion de lire l'assemblage d'affirmations péremptoires et d'opinions limités au point de vu touristique que le site www.senegalaisement.com présente sur le sujet.

Cela m'a donné envie de revenir sur certains points pour apporter des précisions qui échappent peut être facilement à ceux qui ont écrits dans ces deux cas sur le phénomène.

Sur les talibés, pour commencer par ce sujet qui touche le plus et fait couler le plus d'encre.

D'abord il faut dire qu'en monde rurale les talibés ne mendient pas. Ils travaillent aux champs et le fruit de la récolte les nourrit largement. Le phénomène est donc urbain quasi exclusivement (il est d’ailleurs intéressant de le voir présenté comme sénégalais. Le Sénégal n'est pas encore réduit à au monde urbain).

La mendicité actuelle des talibés actuelle de Dakar et d'autre grandes villes sénégal est une déformation d’une mendicité différente à l’origine, et qui existait dans les villes hebergeant de grandes écoles coraniques :
  • Elle ne portait pas sur l'argent mais seulement la nouriture
  • Le talibé ne trainait pas dans les rues mais allait de maision en maison, dans un circuit où il avait souvant ses habitutudes
  • Le but avoué était aussi bien nourricier que formateur à un certain ascétisme et à la vie à la dure
La dénaturation de la mendicité des talibés en une mendicité de la pauvreté et de l’exploitation relève de la dénaturation de l’école coranique en un lieu de débarras d’enfants à charge pour famille miséreuse.

Au dela du cas des talibé, si la mendicité de manière plus générale est en constant développement à Dakar, c'est que la pauvreté est en constant développement à Dakar.

Mais le phénomène reste limité à Dakar et aux autres villes mais ne touche pas en campagne : le phénomène est urbain. Pourquoi ?

Probalement parce qu'au village les mécanismes traditionnels de solidarité fonctionnent encore. Ces mécanismes comprennent par exemple :
  • Le remariage systematique (et souvent juste formel) des veuves âgées au sein de la famille du mari décédé, garantissant une prise en charge des orphelins
  • Les aides spontanées fournies au moment des récoltes au familles les plus démunies qui leur donnent un stock essentiel de vivres
  • La solidarité familiale en génral

Ainsi la mendicité reste une réponse urbaine, surtout dakaroise, à la déliquescence des nos économies et (incidemment ?) de nos sociétés.

D'ailleurs ceci explique au moins autant que les questions culturelles que certaines ethnies peu présentes dans les villes restent épargnées par la mendicité.

Dakar capitale régionale de la mendicité ?

Mais ce qui m'a interpellé c'est que Le NY Times comme la Banque Mondiale insistent sur l'existence d'un afflux de mendiants de la sous région (Mali, Guinée) qui convergeraient à Dakar attirés par la réputation de générosité de sa population.

J’avoue avoir entendu évoquer dans mon entourage cette forme étonnante de migration mais avoir voulu l'ignorer comme une stigmatisation des étrangers. J’avais tort. En effet on constate assez facilement la présence aux feux de mendiants ne s'exprimant pas en wolof mais en Bambara ou en Dioula.

La plus grande générosité des dakarois est ici expliquée par la religion. Ah... tiens ?

Je suis surpris que tout ce beau monde se contente de l’explication religieuse. D’abord les maliens et guinéens pratiquent la même religion que les sénégalais et adhèrent au même confréries sunnites. Pourquoi donc trouverait-on à Dakar plus de fervent pratiquants de l’aumône que qu’a Bamako ou Conakry? L’explication semble insuffisante ...

Je ne m’etonne pas vraiement que le NY Times se soit arreté à cette explication : elle prouve le biais de la presse américaine qui, emporté par la rhétorique de clash des civilisations et par l’islamophobie/arabophobie ambiante, en vient à retenir d’abord les explications religieuses. En fait la première caractéristique qui intéresse desormais l’Amérique, c’est la religion (muslmane ou non) de son interlocuteur. Au final, ceci explique même pourquoi le NY Times a fait cet article là sur le Sénégal. Il y a dedans tout ce que son lectorat veut voir sur un pays africain : la misère, le malheurs des enfants, de la réligion mulsmane pour pays arriéré, ...

Et pour couronner la vision très américaine des choses, on a même l'approche business débrouillarde du mendiant handicapé. Il ne manque que la success story de l'ex mendiant devenu milliardaire pour parfaire le rêve amércain.Vous en connaissez peut etre un ... ?