C'est au détour d'une grouillante rue de la ville. L'homme, jeune et vigoureux, les mains calleuses trahissant certainement un travail de forçat dans un métier du bâtiment, marche la tête baissée, penché sur les mille soucis qui font son quotidien, se frayant un chemin distrait entre les étals qui encombrent le trottoir et arrêtent le chaland pour quelques minutes d'une routine du marchandage si chère aux Sénégalais avec ses régles aussi subtils qu'incontournables.

Pourtant le voila qui s'arrête tout d'un coup, sorti de son isolement par un bruit qu'il essaie de localiser en balayant son entourage du regard. Ce sont les pépiements de dizaines d'oiseaux-ramatou, ces moineaux de nos contrées, à la livrée brune souvent, parfois agrémentée de vives couleurs.

Il hèle l'oiselier qui les porte dans la petite cage puis se met à fouiller dans ses poches. Ses grandes mains rustres saisissent un porte-monnaie au cuir élimé et ses doigts aux ongles noircis réussissent à en extirper une pièce récalcitrante
apparemment reticente à quitter sa solitude. Il la tend à l'oiselier puis, tenant ses deux grosses mains en coque, reçoit avec précaution un des petits volatiles. Il porte ses mains à son visage et murmure quelque voeu intime à l'oiseau avant de le décocher telle une flèche messagère au ciel.

J'imagine toujours que l'oiseau, qui pleurait dans son pépiement incessant la liberté perdue un crépuscule dans les filets, s'élance d'un coup d'aile assoiffé et s'élève au dessus de son bienfaiteur, de son ex-geôlier, de la rue bruyante, de la ville grouillante, ... oui j'imagine toujours qu'il monte aussi haut que possible, porteur de la prière secrète qu'il a susurée à son oreille, qu'il couve en lui un moment avant de la libérer dans le ciel dans un cri perçant.

La légende populaire veut en tout cas que le voeu ainsi formulé attire de la providence la même attention gentille sur son insignifiant auteur que celle qu'il a offert à la pauvre bête.

Je devrais m'en émouvoir et peut être héler aussi l'oiselier. Ou alors sourire devant cette scène typique d'une culture urbaine hybride des légendes passées et des villes nouvelles. Ce que j'aurais fait il y a quelques années.

Mais aujourd'hui, est ce l'âge ou le cynisme?, je me pose d'autres questions...

Qu'est ce qui a donc amené cet moineau là, en cage dans cette jungle urbaine, où elle rencontre son bienfaiteur ?

N'est ce pas la croyance même de ce dernier dans cette légende populaire qui à fait qu'un soir, un chasseur a tendu son filet sur l'arbre ou des milliers de ses congenères nichaient ? N'était ce pas seulement pour lui vendre à lui, supposé bienfaiteur, sa liberté qu'on la lui volât au crépuscule ?

Oui, bien sûr. L'oiseau était en cage parce que lui souhaitait pouvoir le libérer. Et si ce moineau avait lu un tant soit peu sur les bases de l'économie il aurait peut etre trouvé dans son sort un sujet intéressant pour alimenter ses reflexions pendant qu'il était en cage. Il est la victime d'un cycle économique alimenté par une croyance que le lyrique qui sommeille en moi était pret à peindre avec poésie.

Qu'achète exactement ce passant ? Que vend l'oiselier ? Que produit le chasseur d'oiseau au filet véloce ? Je devrais peut être demander aux messieurs de l'Econoclaste, ces maîtres de l'economie pour les nuls, comme moi.

En attendant, cela me rapelle un blague, entendue en entreprise évidemment :
- "Il ne faut pas vendre la peau de l'ours avant de l'avoir tué".
- "Oui mais si on n'a pas encoure trouvé d'acheteur pour la peau, pourquoi tuer l'ours ?"