Les Pirogues de l’Infamie 3 : Une histoire individuelle de l’émigration clandestine
Par Doomu Rewmi le samedi 12 août 2006, 17:31 - Chroniques d'une société dérèglée - Lien permanent
Oui, oui, … on a assez entendu parler de ces émigrés clandestins qui partent
à l’assaut des frontières africaines de l’Europe, sur les clôtures de l’enclave
de Ceuta ou à travers le détroit de Gibraltar, dans des petits bateaux vers les
cotes italiennes ou sur des pirogues de fortunes
vers les canaries.
On les a vus, recueillis par les secouristes, fatigués, blessés, le visage
livide, grelottant dans des couvertures ou affalés sur des brancards, le regard
perdu au loin, entre les vagues qui ont failli les engloutir….
Mais avez-vous essayé, en scrutant ces traits tirés au bout d’un voyage
cauchemardesque de deviner l’itinéraire d’un de ces réfugiés ?
J’en connais un.
Laissez moi vous conter son histoire ...
Il est originaire de Kaolack, ancienne capitale florissante de la région du Sine-Saloum, bassin arachidier, carrefour du commerce de cette graîne dont la culture et l’exportation ont été la spécialité du Sénégal colonial. Aujourd’hui, c’est une ville frappée de plein fouet par la sinistrôse du secteur arachidier; une ville qui continue pourtant une croissance débridée alimentée par sa position géographique qui en fait toujours le lieu de transit de beaucoup d’échanges vers les régions intérieures ainsi que les pays voisins. Kaolack, c’est une gigantesque gare routière, où les camions surchargés slaloment majestueusement entre les taxis-brousses et les tas d’immondices, dans le bourdonnement harmonieux des moteurs surchauffés et des millions de mouches. Une vraie carte postale d’Afrique subsaharienne.
Mon ami Baba est de Kaolack. Son grand-père fut un de ces commerçants qui s’enrichirent dans la collecte et l’achat aux producteurs de l’arachide qu’ils revendaient à l’Etat Colonial. Une grande maison où les allées venues des camions chargés rythmaient une vie en constante ébullition. Une grande maison à l’hospitalité généreuse, typique de cette époque faste, où le voyageur trouvait toujours l’eau fraîche, le gîte garanti et le bol de riz inépuisable. Depuis le flot des camions s’est tari et son père, héritier de ce commerce, ancien fils de rihce négociant qui avait donc fait l'ecole coloniale, finit sa vie d’ex-fils de bourgeois instruit en commis de la poste à la retraite. La pension qu’il perçoit assure peut être dix jours de repas à une famille qui ne peut plus accueillir ses hôtes qu’avec le sourire et un peu de cette eau fraîche mais trop salée de Kaolack.
Son frère, héritier de la fibre commerçante du grand père était allé ouvrir un petit commerce au détail (une Alimentation Générale, comme on dit ici) dans une autre ville, pas loin, à Mbour. Ouvert 14 heures par jour, un chiffre d’affaire de 100 000 F CFA par jour, une marge brute de 7 % et les charges qui attendent, puis il faut affronter l’embarras de ne rapporter à Kaolack que quelques provisions et bien peu d’argent chaque mois.
Un jour,Baba qui était de passage à Dakar a reçu un coup de fil paniqué de Kaolack, son frère aurait disparu, sa boutique est vide et on dit qu’il est partit dans les pirogues. « Ci loothio yi la dem …»
Baba part en urgence pour Mbour et mène une enquête rapide qui le met sur les traces de son frère et d’un groupe d’amis, qui, désespérant de construire une vie avec si peu, ont écoulé le stock de la boutique pour se payer le passage sur une pirogue.
Laquelle ? On ne sait pas. Ou bien on ne peut pas dire. Quand ? Il y a dix jours. Ou quinze. Peut être. Une nuit en tout cas.
Vers où ? L’Europe bien sur. Comme tous les autres.
Baba revient à Dakar, nous raconte l’histoire. Je connaissais son frère, il avait un air calme et un sourire rare et marchait beaucoup au lieu de prendre le car.
On ne sait pas trop que faire après. Par ici, il n’y pas de numéro vert et de soutien psychologique aux familles des victimes.
Il n’y a pas de listes des réfugiés arrivés sains et sauf ou des corps de noyés à identifier. Les autorités discutent du sort de ceux qui sont arrivés là-bas. Mais elles n’ont rien à dire de ceux qui se sont peut être perdus en chemin. Elles n’ont par l’air non plus d’avoir quelque chose à dire à ceux qui attendent inquiets.
Rien. Attendre. Des jours. Puis quelques semaines. On scrute les visages à la télé. Peut être …
Trois semaines plus tard, un coup de fil.
« Allo, oui c’est moi. Je vous appelle d’Espagne. Je suis fatigué mais j’y suis. Ils disent qu’ils vont nous relâcher. Mon ami S. dit que son frère qui vit à Barcelone sera là. Il va nous emmener. Il dit qu’on trouvera un boulot. Je donnerais des nouvelles de que je peux. Priez pour moi.»
Vous l’avez peut être vu à la télé, les traits tirés par la fatigue d’un voyage cauchemardesque,le visage livide, grelottant dans des couvertures, un gobelet à la main, son regard perdu au loin, entre les vagues de l’océan qui a failli l’engloutir, et qui raconte une histoire qui à commencé dans le bassin arachidier, dans une maison riche et accueillante, il y a seulement deux générations.
Commentaires
Douda a dit…
Tes textes me font honte et me rappellent à mon indignité. Parce que je fais partie de cette élite fuyante qui détourne les yeux, qui préfère se mirer le nombril plutôt que de se remettre en question.
Parce que l’Afrique c’est tellement pas glamour, et puis c’est désespérant de désespéritude et même qu’on y peut rien…ou alors un tout petit chouya, une graine d’espoir qui ne porterait ses fruits que dans très longtemps…et dans longtemps je serai plus là, je n’y suis déjà plus. Merci d’être resté.
lundi, août 14, 2006 12:47:00 PM
Doomu Rewmi a dit…
Hey Douda, merci de passer par ici.
ET puis non, non, pas d'autoflagellation. C'est vrai je me fait parfois un peu emotif pour crier des "Honte à tous", mais comme je disais à la fin, pour changer tout ceci il faudrait carrement changer le monde. Chacun. Un petit Chouya. Ici ou la bas. En faisant un joli blog par exemple, comme toi...
lundi, août 14, 2006 4:54:00 PM
Douda a dit…
Merci de ton indulgence Doomu
Mais je doute que mon blog narcissique participe un tant soit peu à rendre le monde meilleur. En tout cas, j’aime lire le tien, j’y découvre un pays proche et lointain. Certains billets me rappellent le Maroc. Entre pays africains sous-développés, on a beaucoup de choses en commun…
lundi, août 14, 2006 9:52:00 PM
Doomu Rewmi a dit…
Douda, tu vas m'obliger a ecrire tout un billet pour demontrer comment un joli blog mélancolique, fait la grandeur d'un royaume. :;
Non plus sérieusement, je voulais juste dire qu'ayant fait le choix d'un retour au pays, je suis plus que jamais convaincu de deux choses :
- que ce choix se fait bien plus pour des raisons personnelles que patriotiques. Si jamais tu me rencontre dans un cocktail à faire le malin et raconter comment je me susi sacrifié pour mon pays, mets moi une baffe.
- qu'il y a mille manière de "faire" pour son pays mais qu'elle se résume toute à une chose:faire bien ce qu'on fait, avec talent et conscience.
Cela dit, oui , nos deux pays ont beaucoup de choses en commun. Je regrette seulement que parmi ces choses la, il n'y ait pas la tagine de poulet au citron confit que j'ai gouté jadis à Marakesh...
mardi, août 15, 2006 2:53:00 AM
Mody a dit…
Bonjour,
Merci pour vos articles. En effet, c'est une bonne fenêtre pour nous qui sommes à l'étranger de "sentir" le pays, en bien et en mal. Beaucoup, d'ici, de plus en plus, commencent a vouloir agir sérieusement. Mais ce n'est pas simple. Personnellement, je ne parviens pas, malgré le nombreux cv envoyés, à susciter le moindre intérêt pour mon projet de retour professionnel au pays. Mais je ne désespére. Je suis en train, avec des amis sénéf, d'essayer de créer un fonds d'investissement pour le pays en levant l'épargne des sénégalais de l'extérieur. J'estime qu'il est temps d'arrêter d'enrichir "Western Union" et cie, et de faire les choses nous-mêmes. Ca ne va pas être simple de convaincre nos compatriotes de mettre de l'argent dans un fonds commun; on en est conscients, mais on pense y arriver. on va, comme tu dis, "le faire bien, avec talent et conscience" et originalité. Merci à Rezo de m'avoir fait découvrir Doomu Rewmi. Be Ci Kanam.
mardi, décembre 12, 2006 12:17:00 PM
Doomu Rewmi a dit…
Merci à toi Mody d'avoir lu et laissé un mot.
Merci oui au Portail Rezo qui m'honore depuis peu de ces liens.
Cela dit, je viens de comprendre pourqoi certains anciens articles aparaissaient sur rezo a coté des derniers : ce sont les articles que j'ai modifié (pour corriger un typo par exemple) et ils sont republié dans le flux RSS. Resulat : rezo les prend comme neufs.
Hmm... pour eviter toute confusion dois-je arreter de corriger des fautes dans mes vieux postes (habitué deja à la honte, je suis) ou dois-je plutot corriger ce que j'aime bien pour voir rezo les republier (ah la tentation!)
Bah... j'en ferais rien. Continuerais a vivre comme avant.
Merci rezo.
mercredi, décembre 13, 2006 4:34:00 AM