Laissez moi vous conter son histoire ...

Il est originaire de Kaolack, ancienne capitale florissante de la région du Sine-Saloum, bassin arachidier, carrefour du commerce de cette graîne dont la culture et l’exportation ont été la spécialité du Sénégal colonial. Aujourd’hui, c’est une ville frappée de plein fouet par la
sinistrôse du secteur arachidier; une ville qui continue pourtant une croissance débridée alimentée par sa position géographique qui en fait toujours le lieu de transit de beaucoup d’échanges vers les régions intérieures ainsi que les pays voisins. Kaolack, c’est une gigantesque gare routière, où les camions surchargés slaloment majestueusement entre les taxis-brousses et les tas d’immondices, dans le bourdonnement harmonieux des moteurs surchauffés et des millions de mouches. Une vraie carte postale d’Afrique subsaharienne.

Mon ami Baba est de Kaolack. Son grand-père fut un de ces commerçants qui s’enrichirent dans la collecte et l’achat aux producteurs de l’arachide qu’ils revendaient à l’Etat Colonial. Une grande maison où les allées venues des camions chargés rythmaient une vie en constante ébullition. Une grande maison à l’hospitalité généreuse, typique de cette époque faste, où le voyageur trouvait toujours l’eau fraîche, le gîte garanti et le bol de riz inépuisable. Depuis le flot des camions s’est tari et son père, héritier de ce commerce, ancien fils de rihce négociant qui avait donc fait l'ecole coloniale, finit sa vie d’ex-fils de bourgeois instruit en commis de la poste à la retraite. La pension qu’il perçoit assure peut être dix jours de repas à une famille qui ne peut plus accueillir ses hôtes qu’avec le sourire et un peu de cette eau fraîche mais trop salée de Kaolack.

Son frère, héritier de la fibre commerçante du grand père était allé ouvrir un petit commerce au détail (une Alimentation Générale, comme on dit ici) dans une autre ville, pas loin, à Mbour. Ouvert 14 heures par jour, un chiffre d’affaire de 100 000 F CFA par jour, une marge brute de 7 % et les charges qui attendent, puis il faut affronter l’embarras de ne rapporter à Kaolack que quelques provisions et bien peu d’argent chaque mois.

Un jour,Baba qui était de passage à Dakar a reçu un coup de fil paniqué de Kaolack, son frère aurait disparu, sa boutique est vide et on dit qu’il est partit dans les pirogues. « Ci loothio yi la dem …»

Baba part en urgence pour Mbour et mène une enquête rapide qui le met sur les traces de son frère et d’un groupe d’amis, qui, désespérant de construire une vie avec si peu, ont écoulé le stock de la boutique pour se payer le passage sur une pirogue.

Laquelle ? On ne sait pas. Ou bien on ne peut pas dire. Quand ? Il y a dix jours. Ou quinze. Peut être. Une nuit en tout cas.

Vers où ? L’Europe bien sur. Comme tous les autres.

Baba revient à Dakar, nous raconte l’histoire. Je connaissais son frère, il avait un air calme et un sourire rare et marchait beaucoup au lieu de prendre le car.

On ne sait pas trop que faire après. Par ici, il n’y pas de numéro vert et de soutien psychologique aux familles des victimes.

Il n’y a pas de listes des réfugiés arrivés sains et sauf ou des corps de noyés à identifier. Les autorités discutent du sort de ceux qui sont arrivés là-bas. Mais elles n’ont rien à dire de ceux qui se sont peut être perdus en chemin. Elles n’ont par l’air non plus d’avoir quelque chose à dire à ceux qui attendent inquiets.

Rien. Attendre. Des jours. Puis quelques semaines. On scrute les visages à la télé. Peut être …

Trois semaines plus tard, un coup de fil.
« Allo, oui c’est moi. Je vous appelle d’Espagne. Je suis fatigué mais j’y suis. Ils disent qu’ils vont nous relâcher. Mon ami S. dit que son frère qui vit à Barcelone sera là. Il va nous emmener. Il dit qu’on trouvera un boulot. Je donnerais des nouvelles de que je peux. Priez pour moi

Vous l’avez peut être vu à la télé, les traits tirés par la fatigue d’un voyage cauchemardesque,le visage livide, grelottant dans des couvertures, un gobelet à la main, son regard perdu au loin, entre les vagues de l’océan qui a failli l’engloutir, et qui raconte une histoire qui à commencé dans le bassin arachidier, dans une maison riche et accueillante, il y a seulement deux générations.