Oui il devient sage apprenti à défaut de pouvoir être un apprenti sage.

Il n’est pas le seul à se jeter dans le bain dakarois à la recherche d’une nouvelle manière de faire sa vie. Tous se retrouvent devant le délicat choix du métier dans lequel il la feront cette vie, le seul apprentissage qu’ils ont reçue jusqu’à présent étant bien peu utile.

Il y a par exemple D le sérère qui est chauffeur. Il est venu à Dakar adolescent, se faire laveur de voitures. Il a pratiquement appris les rudiments de la conduite par promiscuité intense avec celles-ci. Puis il a passé le permis, sésame vers les métiers de la conduite et du transport. Pour quelqu’un qui ne lit pas le français (il déchiffre l’arabe, appris à l’école coranique), l’obstacle n’était pas mince. Il a ensuite conduit clandestinement, de nuit, un taxi avant de finir chauffeur chez un particulier. Sa volonté est toute tendue vers un autre type de permis qui lui donnera l’accès aux poids lourds. Il se rêve conducteur de camions dans une usine je crois.

K est son petit frère. Il a à peine douze ans et le soir parfois, il passe chercher son frère, et on peut percevoir derrière son visage fatigué, l’ombre du sourire de gamin insouciant et le regard rêveur de l’enfant qu’il est encore. Il est apprenti chez un peintre. Ses aînés lui ont choisi cette voie en pariant peut être sur le boom immobilier que connaît Dakar. Plus grand, il réunira peut être de quoi acheter son matériel et devenir peintre indépendant.

Un autre s’est mis à la menuiserie et a rejoint un atelier qui fait de superbes meubles exposés sur la Corniche Ouest, au bord de la baie de Soumbédioune. Il a commencé par les travaux de rabotage et de ponçage et finira par faire des ensembles magnifiques pour chambre à coucher ou salon de luxe. Un des artisanats les plus florissants du Sénégal.

Mon petit cousin, pour revenir à lui, a choisi d’en découdre avec la couture. Le voila donc apprenti chez un tailleur ami de son tuteur. Il y fera au début du rapiéçage, joindra les morceaux quand son patron fera la coupe, fera les boutons, repassera, livrera. Lui aussi un jour peut être, devenu couturier expérimenté, ouvrira son atelier et coudra de superbes boubous en Bazin aux couleurs chatoyantes et aux broderies très élaborées qu’un coquet « tonton » sera prêt à payer une fortune pour pourvoir porter, laissant les pans amidonnés voler et claquer dans la brise de Takussan tandis qu’il marchera vers sa drianke rêvant déjà des effluves épicées d'encens savemment mélangés qu'elle brulé pour embaumer la pièce où ...

Oh! Pardon je digresse...

Voila le vivier de l’artisanat Sénégalais : ces milliers d’ex apprentis dont le labeur quotidien équipe la majorité des Sénégalais.

Au-delà du destin commun de la majorité d’entre eux, enfant des champs devenus artisans dans les villes, ce sont les filières d’apprentissage de ces métiers, ou plutôt l’absence de filière qui interpelle.

En effet comme les travaux des champs pour nos parents, c’est encore sur le tas que tout s’apprend. Là encore, un minorité de gens d’exception deviendront de véritable maîtres dans leur art. La grande majorité hélas restera dans une moyenne plutôt médiocre.

Je pense du coup aux filières modernes d’apprentissages français (avec des CAP même pour la boulangerie), ou des vielles filières allemandes qui relève encore du compagnonnage produisant des « maîtres » et je me demande si cela peut marcher notre affaire ….

En effet si je récapitule bien, les jeunes du monde rural arrivent tous en ville pour s’investir dans des métiers qu’ils n’apprendront jamais formellement ?

Est il possible qu'il se développe dans ces conditions une production de qualité ou des circuits profitables pour les artisants?